Reversibilité Pierre Bal-Blanc Reversibilité est un projet en cours dont le premier volet a eu lieu lors de la Frieze Art Fair à Londres en 2008. À cette occasion, jai interrogé sous forme dexposition la notion de « médiation » des uvres qui est par ailleurs une fonction quon attribue à un commissaire dexposition. Ce travail de médiation peut prendre la forme dune exposition, celle dun texte, celle dune mise en scène ou celle dune chorégraphie, peu importe, il sagit de faire le choix dune conversion temporaire des uvres dans un autre modèle cognitif pour permettre au public dapprocher le travail dun ensemble dartistes. Pour un commissaire indépendant invité dans un contexte commercial, le choix de loutil de médiation des uvres se confronte à celui dominant qui est instauré par le modèle de la foire dart contemporain : la conversion en valeur monétaire et la médiation par largent. Comme par anticipation au crash boursier doctobre 2008, à Londres dans la capitale financière européenne et dans le cadre de Frieze Art Fair qui représente la version la plus spéculative dune foire, jai invité les artistes participants au projet à dé-créer une ou plusieurs de leur uvres. Cette proposition de médiation saccompagnait des échanges de courriers entre tous les protagonistes du projet, les représentants et les employés des galeries inclus. Mon intention nétait pas seulement dinviter les artistes à détruire gratuitement leurs uvres pour en faire la médiation même si cette option restait possible et quelle constitue en soi une contradiction intéressante par rapport aux attentes dun commissariat (qui sont par exemple de contribuer à faire progresser la plus-value des uvres). Elle était de leur proposer de réfléchir avec moi au meilleur moyen de médiation de leur travail dans ces circonstances. En effet comment être pertinent pour parler de création dans un contexte qui subordonne cette notion au prix quelle représente et qui monopolise toute lattention sur ce prix ? Lintention que jai formulée ne propose pas pour autant de rompre totalement avec la logique commerciale. La commercialisation nest pas en cause en soi, cest son caractère hégémonique qui lest. Le contenu du protocole précise dailleurs que les matériaux des uvres dé-créées restent en ventes. Limpératif de dé-création proposait dinverser le processus des uvres, en laissant une liberté totale au choix du retro processus, pour en extraire le travail des artistes. Pour le résumer plus simplement, ma proposition était une façon de « reparler » dart dans un contexte qui se sert de lart pour parler dautre chose. Les échanges avec les artistes et les galeries basés sur la dé-création convertis en dialogue et lus à voix haute sur le stand par un jeune étudiant en art de la St Martins School pendant toute la durée de la foire ont permis aux visiteurs dêtre confrontés à la notion de création par lintermédiaire de définitions, de concepts et de stratégies : la déconstruction, la destruction, la dématérialisation, la « site specificity » qui sont propres à lart et qui lexcèdent. Le détail des échanges renseignait sur lenvironnement, les propositions des artistes et la présence des éléments qui constituaient le contenu du stand. Si aucun des artistes na suivi le protocole à la lettre, préférant proposer des versions qui suivent un retro processus tout en conservant leur statut duvre, si aucun client ne sest porté acquéreur des matériaux dune uvre dé-créée malgré loffre proposée sur le stand (par exemple loffre dacquérir les matériaux utilisés pour les uvres de David Lamelas ou dAndrea Büttner non réutilisable à lissue de la foire), cela ninvalide pas le processus engagé pour autant. Cela nous renseigne plutôt sur les réticences des artistes à accepter lexpropriation de leur droit en tant quauteur, même si cest au bénéfice dune valorisation du contenu de leur travail. Une valorisation du contenu de leur travail qui, elle, échappe à une commercialisation directe pour privilégier en définitif une médiation des processus de luvre. Du coté du collectionneur, acquérir des matériaux ou des matières et ne pouvoir en parler quà limparfait : « cétait », nest pas au premier abord très passionnant. Pourtant cette forme narrative, en décentrant le point de vue de luvre finie vers ses processus, produit une rupture de la causalité et offre lavantage de nier clairement le rapport de moyen à fin propre à la technique (à lindustrie culturelle). Le récit de la dé-création nous rappel que lart cest lanti-technique. Si jai organisé cette dé-création comme un théâtre, ce nest pas seulement pour étendre la scène du théâtre de la défiguration décrit par Rancière dans son histoire de la peinture abstraite, à toute les pratiques artistiques. Cest aussi pour montrer la réversibilité des deux mouvements de création et de décréation qui sont à luvre en toute circonstance, au moment de la qualification du processus créatif en uvre dart et à loccasion de sa disqualification en produit ou en fétiche culturel. La notion de dé-création seule ne suffit pas, à linstar de la déterritorialisation et la reterritorialisation chez Deleuze, création et dé-création sont comme lenvers et lendroit dun même processus. Le titre «Réversibilité » pose les bases de cette réflexion à laquelle Marcel Duchamp a proposé il y a longtemps une réponse sous forme de question : Peut-on faire des uvres qui ne soient pas dart ? Lexposition de Londres proposait de poursuivre le processus dans ce sens : Peut-on faire de lart qui ne soit pas une uvre ? Pierre Bal-Blanc Extrait de lentretien avec Cédric Schönwald pour Play Time, Béton Salon, Paris Juillet 2009 < |
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