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Artur Zmijewski
80064
Vidéo. Production CAC Brétigny, 2004


Ce film est un projet proposé par Artur Zmijewski à l’occasion d’une commande pour une exposition en Autriche. Le propos de cette manifestation était de restaurer la mémoire sur les camps d’extermination de la deuxième guerre mondiale, en associant la rénovation de documents originaux de cette époque et des œuvres réalisées spécialement par des artistes invités. Finalement, les organisateurs refuseront la proposition d’Artur Zmijewski. D’autre part, la présence importante d’artistes polonais invités à participer à ce projet fut interprétée par l’artiste comme un moyen de diluer la responsabilité de l’holocauste. L’artiste ne proposera pas d’autre projet, estimant la position des commissaires ambiguë.
Artur Zmijewski a déjà développé un projet autour du processus de la mémoire individuelle et collective par le biais du chant. Dans Our Song Book, (2003), la recherche par des personnes âgées, d’une chanson enfouie dans leur souvenir d’enfance, projetait sur leurs visages vieillis, les traces d’une mémoire périssable. Pour ce projet, l’artiste expérimente un autre processus de mémorisation en employant des moyens plastiques proches de ceux de la restauration de documents écrits ou illustrés. Il propose de rechercher un survivant d’Auschwitz et de filmer la rénovation du numéro de prisonnier tatoué sur son bras. Raviver l’empreinte est une action de réparation sensée durer et traverser le temps. Cette opération, appliquée dans ce cas, et paradoxalement, à un homme très âgé et destiné à disparaître est, pour l’artiste, une réponse au problème de la vivacité dont a besoin la mémoire historique pour perdurer. Sommes-nous dépendants d’une preuve vivante pour croire aux faits? Devons-nous refaire le trajet de la douleur pour la comprendre? Artur Zmijewski assume pleinement la responsabilité de placer cet homme une seconde fois dans le scénario du tatouage. L’homme hésite, il craint que son numéro ne soit plus original et qu’on doute de la validité de son histoire personnelle. Il cède finalement. En insistant dans sa demande, en enregistrant les commentaires et les réactions de l’homme dans son film, Artur Zmijewski inverse le sens de l’agression. C’est l’effacement, la disparition et l’oubli de cette histoire qui sont insupportables. Avec un courage terrible, Artur Zmijewski prend le risque d’impliquer un des derniers témoins aux limites de l’acceptable. Il parvient ainsi à un devoir de mémoire. La réécriture du numéro de ce matricule, met en garde les futures générations de l’oubli qui menace l’histoire une fois les derniers témoins disparus. L’homme conclut “voilà mon numéro restauré comme un meuble”. En réactualisant ce tatouage Artur Zmijewski traite cette trace comme un patrimoine, il donne une valeur à ce signe et fait prendre conscience à l’homme de son importance pour l’humanité. Il lui signifie que l’histoire collective est inscrite sur son corps. Comme dans tous ses autres films, Artur Zmijewski fait le choix de manifester plutôt que d’occulter. Sans doute parce qu’il est né à l’Est, il ne partage pas la compassion sophistiquée de la culture européenne de l’Ouest, il emploie une langue violente à la mesure des événements qu’il décrit.

Pierre Bal-Blanc


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