'Il Pleut des yeux morts.' Guillaume Apollinaire < Depuis que je suis artiste, jai toujours travaillé directement avec le corps. Tout dabord sur un mode baroque et, petit à petit plus simplement, jusquà nen montrer que la 'périphérie'. En réponse à linvitation du CAC Brétigny et du 49 Nord 6 Est Frac Lorraine, Teresa Margolles propose deux uvres étroitement liées dans leur propos mais distantes géographiquement. Lartiste utilise depuis 1990 les eaux usées des laboratoires médicaux légaux mexicains comme matériaux de son uvre. Elle introduit dans des dispositifs qui varient en fonction des lieux où elle intervient des quantités variables de liquide ou de matière grasse qui contiennent les restes des personnes autopsiées suite à leurs assassinats. Préalablement traitée, cette matière indicielle, constituée dune multitude dinformation, transporte lhistoire intime et publique des personnes agressées et les traces de la violence de leur environnement social. Cette addition dinformation par lartiste pour obtenir le matériau de son oeuvre sinscrit dans une longue tradition de lhistoire de lart, du mélange de lhuile et du pigment à lintroduction sur la surface de la toile du morceau de journal par Picasso. Comme aussi plus tard avec Jasper Johns et Robert Rauschenberg chez qui les feuilles de journal sont littéralement coagulées dans la cire et lencaustique de leur toile. Teresa Margolles choisit plutôt que le compte rendu journalistique des évènements de mélanger directement leau de lavage des cadavres des acteurs des faits divers à du ciment (Fin, 2002), à de leau pure vaporisée dans lair avec des machines à brouillard (Vaporization, 2000), lachée avec des machines à bulles (In the Air, 2003), ou propulsée avec des appareils de climatisation (Air, 2000). Les matériaux liquides deviennent particules dhistoire de vie et de mort. Comme une pluie acide, les uvres de Teresa Margolles soulignent que la promiscuité humaine dans le monde devient totale. Les traces des événements contenues dans leau et dans lair narrivent plus à se résorber, les résidus sont omniprésents. Teresa Margolles installe dans le contexte de lart et de lhistoire de la sculpture en particulier, la conscience du lien étroit entre la création et la destruction. Elle isole et réduit son acte en poursuivant la voie ouverte par Marcel Duchamp avec Elevage de poussière,1920 ou Air de Paris, 1919, tout en se démarquant par rapport à une dématérialisation simplement formelle. 'Un marqueur colorant standard de larmée de lair jeté dans la mer.' Lauwrence Weiner On peut faire des comparaisons avec certaines pièces de Robert Barry Inert Gas Series, 1969 ou avec les statements liés au déplacement ou au déversement de matériaux de Lauwrence Weiner, mais il faut plutôt trouver des liens dans sa démarche avec des oeuvres comme celles de Robert Smithson, les Non-sites, 1968, de Art & Language, Air-conditioning Show, 1967, ou avec les oeuvres de Joseph Beuys Angle et Chaise de graisse, 1963. Comme eux, Teresa Margolles propose un engagement physique et politique du spectateur. Caida libre - Chute libre, 2005 Teresa Margolles 49 Nord Frac Lorraine Au 49 Nord 6 Est Frac Lorraine, Chute libre est un réservoir de graisse et dhuile placé dans les combles de la salle dexposition, il laisse échapper jour et nuit une goutte de son contenu par minute. La force dattraction produit une forme puissante et verticale pourtant non visible à lil nu. Cest la flaque et le son de chaque écoulement qui rendent perceptible le trajet de la chute. Chaque goutte invisible qui tombe représente pour lartiste un meurtre commis en toute impunité et un cadavre de plus qui remplit les morgues de Mexico à limage bien présente de la flaque qui sétend sur le sol du Frac lorraine. Fosse commune, 2005 Teresa Margolles CAC Brétigny Au CAC Brétigny lespace éclairé, vide, blanc et rénové souvre à nous. Luvre Fosse commune est un sol gris de béton ciré, fraîchement coulé, il sétend sous nos pieds. Leau en provenance de Culiacan, mégapole violente et cur du cartel de drogue de Mexico, ville de naissance de lartiste, a été transportée dans les bagages des amis de lartiste. Passée la douane, elle a servie de liant au ciment, au pigment et à la résine du nouveau revêtement. A la verticalité immatérielle de luvre du Frac Lorraine, soppose ici la masse horizontale du sol inscrit définitivement dans le bâti. '( )je le répète, un monde qui, jour et nuit, et de plus en plus, mange limmangeable, pour amener sa mauvaise volonté à ses fins, na, sur ce point, quà la boucler.' Antonin Artaud Luvre du Frac faite essentiellement de graisse, commente lactivité de ce lieu de conservation duvre dart. Au Centre dart, le sol impose une nouvelle géographie à lespace dexposition temporaire. En ajoutant les eaux usées de Culiacan dans le mélange du revêtement du lieu de création, Teresa Margolles propose, un anti-coagulant à la mondialisation de la production qui fige les pays pauvres dans la violence. Elle offre une autre géopolitique aux projets des artistes qui viendront créer, produire et exposer. En miroir à lespace intérieur du centre dart, Mesa con Bencas est un mobilier réalisé pour lextérieur avec une eau acheminée depuis les laboratoires médicaux légaux de Mexico city. La table et les bancs en béton lissés se présentent comme une ère de repos aux visiteurs et aux passants, un espace domestique extérieur en écho avec lintérieur. 'Il pleut des yeux morts' Guillaume Apolinaire Dans sa dernière vidéo Il Bagno Teresa Margolles, film en boucle et en plan fixe un homme nu dans une lumière sombre, une vague deau souillée venant du hors champ lave son corps violemment. Comme les vers dApollinaire, les uvres de Teresa Margolles réussissent à se produire tout en se consumant. Cest le souvenir des bombes lachées pendant la guerre mondiale qui fait exploser le vers dApollinaire. Chez Teresa Margolles, cest le cycle rompu de leau qui envahit ses uvres et qui se fixe dans notre mémoire. Pierre Bal-Blanc < |
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