![]() Affiche de la rétrospective des films au Centre Culturel Suisse < David Lamelas: Be itself. The work have to develop its own consciousness. Luvre doit développer sa propre conscience. Conversation avec Pierre Bal-Blanc et Pascal Beausse Paris, le 2 août 2004. version espagnol Limage apparaît tout dabord dans ton travail à travers la lumière du projecteur et du téléviseur. Comment sest opéré alors, autour de 1967, le passage de lobjet à limage? Cest une évolution de ma pratique de la sculpture. Jai étudié à lécole des Beaux-Arts de Buenos Aires les formes traditionnelles des arts visuels: la peinture, la sculpture, etc. Mais aucune de ces formes ne faisait le tout pour moi, aucune nétait satisfaisante. Alors, jai souhaité en finir avec lobjet. Et cest comme ça que jen suis arrivé à la lumière, qui me permettait de produire des formes sculpturales sans volume physique. Je me débarassais ainsi de la matérialité de lobjet. Je voulais travailler avec des idées, des concepts. Et je voulais surtout un spectateur actif. En accord avec Godard, tu considères que le spectateur doit faire un travail. Absolument! Sinon, ce nest pas intéressant. Jai toujours moi-même été un spectateur actif. Et je souhaite que le spectateur de mon travail le soit aussi. Je lui donne des indices, et il fait sa propre uvre. Y a-t-il un principe déquivalence entre les médias dans ta manière de travailler? Rapidement, jai dressé une liste sur une feuille de papier avec différentes possibilités pour chaque pièce: peinture, dessin, sculpture, littérature, cinéma, etc. Ce nest pas par hasard que je fais un film, un livre ou un tableau. Il y a dabord lidée, des intentions, et ensuite une réflexion sur le meilleur moyen pour la réaliser. Quelles étaient ces intentions? Elles étaient en relation avec ce que je regardais; dans la vie, dans les salles du musée... Il sagissait de faire des abstractions de la vie quotidienne. On a beaucoup commenté le fait que ton travail sinscrit alors dans un post-minimalisme, mais il se formule de façon bien spécifique. Dans Pantalla et Situación del Tiempo, loutil médiatique est utilisé comme diffuseur de lumière, dans une négation de linformation quil est supposé transmettre. Linformation est celle de la lumière même. Il y a toujours des informations. Même sil ny a pas dinformations, il y a ici linformation dune absence dinformations. A linverse, en 1968, dans Office of Information about the Vietnam War at Three Levels: the Visual Image, Text and Audio à la Biennale de Venise, il y a une abondance de faits et de données informatives, renouvelées en permanence. Oui, mais je les regardais de façon abstraite. Je ne voulais pas faire un art politique. Jai choisi ce sujet parce que cétait linformation la plus importante du moment. Je ne voulais pas faire quelque chose contre la guerre du Vietnam. Ce nétait pas mon choix dêtre un critique du système politique du moment. Cétait linformation en elle-même qui mintéressait. Est-ce la même chose pour la dernière partie de A Study of the Relationships between inner and outer space, ton premier film, réalisé en 1969, où tu fais un micro-trottoir auprès des londoniens sur lévénement du jour, le premier homme sur la Lune? Cétait aussi par accident. Cétait l événement le plus important du jour. Mon souhait nétait pas de faire une critique active de la dimension politique de ces événements. Ça ne mintéresse pas vraiment. Et pour ton Interview avec Marguerite Duras? Tu las choisie parce quelle représentait la situation intellectuelle française à ce moment là? Elle mintéressait parce que javais vu ses films et lu ses livres. Je voyais alors un lien entre lart conceptuel et la littérature, par la manière dont elle utilisait le texte. Et elle représentait lavant-garde de la littérature en France. Ce nétait pas le personnage Duras qui mintéressait. Ce nest pas un portrait delle. Ce qui mintéressait, cétait son travail sur le texte. Le propos est-il linterview dans sa forme même, ou son contenu? Lidée, cétait de faire une interview, dont la forme et le procédé mintéressaient beaucoup parce que cest une manière de parler et de comprendre des choses. Jai pris des photos delle à intervalles réguliers. Et je les ai montrées avec le film et le texte qui retranscrivent ce quelle dit. Cest une décomposition de linterview pour arriver à la forme écrite, qui est sa manière de travailler au même moment que des artistes conceptuels utilisent le langage comme forme dart. Avec Publication en 1970, tu réalises une exposition en forme de livre.Oui, ce livre cétait une exposition. Javais été invité à Londres par Nigel Greenwood, qui voulait une exposition classique. Je lui ai proposé de faire un livre qui vaudrait pour exposition. Je connaissais alors beaucoup dartistes qui utilisaient le langage. Jen ai dressé une liste et je leur ai adressé une lettre en leur proposant de travailler avec moi sur mon projet. Tous ont dit oui, excepté Ann Darboven. Il y avait par exemple Daniel Buren, Michel Claura, Lawrence Weiner... Je leur ai proposé un questionnaire avec trois statements sur le langage comme forme dart. Leurs réponses ont constitué le livre, qui fut montré comme exposition. Jétais alors lartiste mais aussi le curateur. Quant à A Study of the Relationships between inner and outer space, cest un film en forme dexposition, qui déconstruit lespace même où elle a lieu. Oui. Jétais invité au Camden Arts Centre pour lexposition The Environment Show. Je voulais faire une exposition sur lenvironnement dans lequel allait être montré mon travail. Jai utilisé le film parce que cétait la manière la plus simple de montrer lespace et lactivité du centre dart. Javais dabord pensé à montrer des photos et des bandes sonores, puis il ma paru plus simple de rassembler tout dans un film. La structure du film entre en sympathie avec la façon dont Perec procède par cercles concentriques dans Espèces despaces, en partant de sa chambre pour aller jusquau cosmos. Dune systématique naît une poétique qui tend à démontrer que tout est imbriqué. Dans ton film, il y a un éclatement de léchelle. On part déléments rationnels et on arrive à une quasi fiction. A la fin, cest la vie même qui reprend son propre cours. Et à ce moment-là, jai trouvé la fiction comme moyen presque inséparable du cinéma. Même si lon fait un documentaire, les procédés du cinéma - montage, coupe, etc. - produisent de la fiction. Après cette pièce, jai réalisé plusieurs films sur lidée de la lecture devant la caméra. Ça mintéressait beaucoup, le regard sur le rapport du cinéma avec la parole. Puis jai compris quil fallait que je travaille avec la fiction. Comment peut-on recouper une fiction pour la comprendre, la restructurer? Et dans la fiction, il y a toujours de la réalité. Cet aller-retour permanent entre fiction et documentaire marque ta pratique du cinéma.Oui. À lorigine de The Desert People, je voulais faire deux films séparés, dont lun avait les aspects du document et lautre de la fiction. Et quand jai remonté ces deux films ensemble, cest devenu une histoire. Je souhaitais réaliser un film où les protagonistes parlaient à la caméra dune expérience quils navaient pas vraiment vécue: le récit dun séjour dune semaine dans la tribu des indiens Papago. Et un autre film où lon voit ces cinq personnages faire un voyage en voiture, vers quelque part. Ce sont deux idées tout à fait séparées qui, assemblées dans un montage alterné, constituent une histoire. Pour le premier film, le récit face à la caméra, nous avons beaucoup travaillé au préalable avec les acteurs dont lun, Mani, était un vrai indien Papago, qui a vraiment fait lexpérience dhabiter dans cette tribu. Les autres sont des gens de la ville - de Los Angeles, de New York, etc., qui navaient rien à voir avec la civilisation des indiens dAmérique. Les acteurs et moi, nous avons rencontré plusieurs fois Mani, afin quil nous raconte comment était la vie dans les tribus indiennes. Chaque acteur a ensuite constitué son propre personnage à partir de ce récit et de sa propre imagination. Cest devenu un documentaire sur chacun de ces acteurs. Le seul qui parle vrai est Mani, qui a vécu lui-même ce drame du décalage entre sa propre culture indienne et la culture blanche américaine. Cest lui qui donne son esprit au film. Quant aux autres acteurs, ils donnent chacun leur version de ce quils sont capables de reconstruire à partir de cette source donnée par Mani. Il y a donc une déformation de linformation initiale, un peu comme dans Time, en 1970, où tu montres des gens se transmettre lheure.Oui, cest un peu comme ça. A partir dune information basique, concrète, il y a une fiction possible, en fonction des erreurs qui interviennent dans la chaîne de transmission. Linformation, en se transmettant, se déforme et devient rumeur. Cest ce qui mintéresse dans ce procédé de réalisation. A la fin, un film prend sa propre vie, sa propre dimension. Quand jai vu The Desert People pour la première fois, jétais étonné car ce nétait pas moi qui lavait produit, mais ses protagonistes mêmes ! It made itself. Ce qui est surprenant, cest que le film prend la forme dun cinéma-vérité par la succession des témoignages face à la caméra, et il est fictionné par les séquences de voyage qui le scandent, jusquà la conclusion inattendue! Tout à fait! Dans le cinéma conventionnel, cest un tabou de regarder la caméra. Si lacteur regarde la caméra, ce quil dit est admis comme la vérité. Cest un témoignage, une confession. Il sagissait pour moi de changer ces codes. Cest aussi le secret de la télé, où les journalistes et les politiciens regardent la caméra. The more they lie, the more they look at the camera ! Plus ils regardent la caméra, plus ils mentent! Quand tu es arrivé aux Etats-Unis, tu as appris la culture dominante en regardant la télévision. Oui, cétait un moyen détudier la culture et de vivre lart. Je ne connaissais pas cette culture. La rencontrer fut un grand choc. Ca mintéressait beaucoup de regarder des films de cinéma à la télévision, les Late Movies. Chaque nuit je regardais trois films, le premier à minuit, le deuxième à trois heures du matin, puis le troisième à cinq heures du matin. A cette époque là, je travaillais sur The Desert People. Alors, tout est entré en relation. Lidée était de mettre en contact deux cultures différentes, qui ne se comprennent pas. A Londres, en préparant lidée de ce film, jai beaucoup lu des ouvrages danthropologie sur le sujet de la compréhension de cultures autres. Et quand je suis arrivé à Los Angeles, jai saisi que cétait impossible de comprendre une autre culture. Même si on essaie. Cest un film sur limpossibilité de compréhension. Cest pour cette raison que le film fini par la mort des personnages dans laccident de voiture. Et jai compris ça en voyant le conflit permanent sur le tournage entre les acteurs et Mani. Il est le seul qui donne une version fiable de la réalité. Oui, et en même temps on ne sait jamais. Car il était déjà touché par la culture américaine. Et quand il a réalisé quil ne pourrait jamais comprendre cette culture, il a quitté Los Angeles et il est retourné vivre chez lui, dans la tribu indienne. Il na jamais vu le film, je ne lai jamais retrouvé. Ce rapport dincompréhension est mis en place par ton utilisation du code du road-movie, dès la séquence douverture qui réfère au genre du film de voyage initiatique, de traversée de lespace. Et ce voyage naboutit sur rien, si ce nest sur le crash, la chute dans le ravin. Cette voiture, cest le symbole de la civilisation américaine! Et cest aussi la métaphore du cinéma lui-même: cette machine qui enregistre et diffuse une information sur elle-même ... Oui, comme toutes les machines, la caméra, lavion, la voiture, tous les moyens darriver quelque part. Cest récurrent dans ton travail, ce rapport de conflit entre le médium et le message? Mais oui, tout à fait ! Cest exactement le même problème quentre les cinq personnages dans cette voiture avec de la musique muzak, lair conditionné, le confort du XXe siècle, et qui vont vers une tribu primitive quils ne peuvent pas comprendre, puisquen réalité elle nexiste plus! Et on saperçoit que les moyens qui permettent darriver dans cette tribu, la voiture, lautoroute, cest ce qui la détruit. La route dévore le but du voyage, quon ne voit jamais. Et Mani a aussi une fausse idée de la tribu, dont il parle avec romantisme. Avec une espèce de nostagie de ce quil a quitté, de ce quil a perdu déjà. A travers ce film, tu affirmes ta propre manière dobserver un nouveau continent, et de faire évoluer ton travail par un changement de lieu de vie. Ton travail se reconfigure par le déplacement. Cest très clair avec The Desert People. Je nétais jamais allé aux USA. Je voulais faire ce film tout de suite en arrivant, après avoir vécu sept ans à Londres, avant même de comprendre cette culture nouvelle pour moi. Ce film naurait pas été le même un an après. Ce film, cétait ma propre découverte de la culture américaine. Et The Desert People avait déjà été préparé par tes films précédents: Film Script, Manipulation of Meaning, etc.Oui, tout à fait. Ça a commencé avec le film sur Duras. Linterview de Duras nous fait voir autant le système de linterview que la personne de Duras. Les deux sont inséparables. De même dans Time as Activity, où ce nest pas le quartier quil faut regarder. Oui ! Je voulais enregistrer le temps. Pour moi, le cinéma cétait comme un moyen de contenir le monde. Dans Time as Activity, tu montres des portions de temps comme un matériau. Oui, cest un matériau. Il y a des choses très intéressantes de cet ordre dans le film The Desert People, par exemple la relation quil y a entre limage photographiée et filmée de la tribu Papago et la relation à nous spectateurs. Il y a par exemple dans le film lhistoire dune vieille femme indienne qui avait été photographiée. Et lorsque le photographe a développé limage, ce nétait pas elle, mais un serpent. Il se trouve que dans les objets dartisanat quelle faisait, elle représentait toujours des serpents ! Et cest vrai, parce quils croient que lorsque tu prends une photo de quelquun, tu ne prends pas seulement son image mais aussi son esprit. Et Mani lui-même disait quil avait beaucoup de mal à se faire photographier. Et à la fin du film, il a vraiment disparu ! Il est dans mon film seulement... Cest bizarre ! Ce nest pas la première fois que ça marrive... Je travaille avec une personne et après je ne la retrouve jamais... Limage se substitue au monde, aux choses, aux personnes. Comme dans Les Carabiniers de Godard, où la carte postale vaut pour acte de possession des pays et monuments vus par ces deux soldats qui ne font pas la différence entre la réalité et sa représentation. Je crois quil y a quelque chose de très fort, dincompréhensible, dans la relation entre limage et la réalité. Est-ce que cest ce qui te conduit à sous-titrer Film Script par Manipulation of Meaning?Ça signifie simplement que lon peut changer la signification dune image par le montage. Tu as fait une critique des médias très tôt, au moment où ils se constituaient comme le pouvoir que lon connaît aujourdhui. Je nai jamais été un croyant dans les médias! Tu as été très tôt conscient quil fallait analyser ça, le déconstruire, et développer une certaine résistance à cette machine. Oui, oui, pour moi cétait naturel, même tout petit quand je regardais le journal, je savais que cétait de la fiction. Jai toujours compris ça. Je crois que lart est une très bonne manière de comprendre ça. Si tu regardes par exemple Les Ménines de Vélasquez, tu sais que le monde nétait pas comme ça, comme une construction théâtrale. Lart, cest une manière de rendre glamour le monde ou de le critiquer. Et toi, tu as choisi la voie de la critique... Mais avec un peu de glamour parfois aussi !!! Le glamour est inséparable de la réalité! On trouve ça notamment dans London Friends, où tu photographies tes amis comme des pop stars, dans Rock Star, dans Violent Tapes aussi... Même le personnage de Marguerite Duras était très glamour! Cest ce qui te différencies beaucoup des conceptuels américains, avec lesquels tu as exposé. Tu arrives à intégrer une dimension subjective, vivante, dans des uvres pourtant très radicales. On a limpression que tes pièces réalisées au moment du conceptuel ont leur propre vie, quelles se développent ensuite dans le temps en prenant en compte leur durée, leur connotation. Au contraire de lesthétique bureaucratique, froide, des conceptuels de la côte Est des USA, tu injectes dans ton travail une sensualité qui réchauffe le concept. Le concept, ce n est pas tout. Par exemple dans The Violent Tapes of 1975, ou bien dans les films que je fais maintenant, il y a une analyse qui utilise les langages de la photographie, du cinéma, de la mode... parce que tout est là à portée de nous et je lutilise comme un artiste. Ce nest pas extraordinaire! Mais ce qui est intéressant, cest que tu nexclus pas certains paramètres. Par exemple, dans Violent Tapes ou Film Script, tu inclus le paramètre de la mode ou le paramètre qui sera connoté mode.Oui, parce que cest important! La forme, par exemple dans une pièce de Brancusi, ce nest pas une fin, mais un moyen darriver quelque part. Pour The Violent Tapes of 1975, jai beaucoup étudié, pendant des mois, des photos de films. Ensuite, je dessinais des story-boards pour chaque photo. Tu exploites là le code dun langage qui sest développé de façon involontaire, la photographie dexploitation du film de cinéma , comme ensuite Cindy Sherman avec les Film Stills. Oui, cest devenu une esthétique à part entière dans le monde de la culture populaire. Par exemple, ces photos générant une fiction, racontant une histoire, ont été très utilisées ensuite par Helmut Newton dans le monde de la mode. Il y a un lien évident entre The Violent Tapes of 1975 et Rock Star (Character Appropriation), où tu te représentes avec tous les archétypes des icônes du rock star en extase sur scène. Cest un peu différent, mais le sujet est aussi le processus de transformation dun personnage. Tu travailles là sur le langage de lattitude pop? Oui. Jhabitais alors à Londres et cette image était celle de la culture anglaise de lépoque. Tout le monde voulait être ça. Alors, jai décidé de faire une photo de moi comme ça, en rock star. Et je suis ça - dans la photo. Puisque la photo cest la vérité! Tu observais le phénomène de conformation des individus, dans leurs apparences et leurs attitudes, aux modèles spectaculaires? Ma fascination pour Hollywood participait aussi un peu de ça. Mais quand je suis arrivé à Los Angeles, la réalité hollywoodienne nexistait pas. A Londres, tu trouvais des gens qui ressemblaient à des stars dans tous les cafés. Ils vivaient comme ça. Mais à Los Angeles, ce phénomène nexistait pas dans la vie. Tu ne trouvais ça que dans les salles de cinéma. Il ny a pas une connexion entre la réalité et les écrans. Entre la culture populaire et la vie réelle du peuple. Il ny a pas ce mélange. Cest de plus en plus vrai aujourdhui. Cest comme la culture: cest une chose duniversitaires aux USA. Il ny aucune relation avec la vie normale des gens. Ça reste un ghetto intellectuel. Et cétait dur pour moi de comprendre ça. Parce que tu faisais un constat très lucide de cette fracture... Quelle était la place de lartiste dans cette société du spectacle, du divertissement? Il ny avait pas de place pour lartiste. Quest-ce qui tamenais à Hollywood? Jétais fasciné à lidée de comprendre le procédé de la fiction. Comment en est-on arrivé à donner une telle importance à la fiction? A tel point quelle a envahi le monde. Hollywood a pris tout le monde, de Tokyo à Buenos Aires, de Paris à Londres. Je voulais savoir quelle était la raison de la puissance de cet imaginaire. Mais ça nexiste pas. Ça nexiste que sur lécran. Cest le constat que faisait alors J.G. Ballard dans The Atrocity Exhibition, dune puissance des images médiatiques, dune monstruosité des icônes des médias et du spectacle dans lespace public, qui surplombent lindividu se voyant proposer un seul modèle fait de stéréotypes. Quelles conséquences cette prise de conscience produit-elle dans ton travail? Ça génère de nouvelles formes. Mais je crois quà la fin, lart reste toujours en-dehors du grand discours du spectacle. Mais je suis content avec ça. Lart a toujours été comme ça. Moi-même, jai cru que cétait possible darriver à Hollywwod et de faire mes films. Comme pour tout le monde, Hollywood était une fiction pour moi. Mais il ny a pas de place pour les artistes dans le système commercial du cinéma hollywoodien. Pourtant, à un moment dans les années 90, on a cru que ça devenait possible, quand Robert Longo, ou Schnabel, ont semblés être autorisés à réaliser des films dans ce système. Mais en réalité, cétait des carrières dun film ou deux, avec des films à petit budget réalisés à New York. Beaucoup dartistes se sont essayés au cinéma. Mais en réalité, Hollywood na jamais accepté ça. Cest ce qui te conduit vers la télévision avec The Hand? Je regardais beaucoup la télé, et ce qui me fascinait le plus, cétait les talk shows, où des gens parlent avec laccent de la vérité. Cest du spectacle montré comme la réalité. Alors, jai inventé un talk show intitulé The Newsmakershow, qui est une parodie de la télé américaine lorsquelle veut toucher de temps en temps des sujets politiques, mais en les transformant en spectacle. En réalité, jai eu cette idée à Londres et je lai réalisée cinq ans plus tard, en 1976, à Los Angeles. The Hand, cest sur le terrorisme. Cest lhistoire dune rock star qui revient à Los Angeles pour remonter sur scène, dix ans après avoir disparu du monde du spectacle. Comme il y a beaucoup de suspicion sur les raisons de ce retour, la police fouille sa chambre dhôtel et trouve trois valises pleines darmes et de bombes. Un journaliste linterroge à la télé. Il répond que cest sa collection privée. Et au moment où il va dire la vérité, il est tué. Cétait à lépoque du journalisme dinvestigation, au moment du Watergate, du nouveau pouvoir de la presse. Cest un film sur limpossibilité de connaître la vérité. Ça ouvre sur une série de vidéos, pour lesquelles tu as travaillé pendant plusieurs années sur des sujets liés à lactualité politique, à lévénement médiatique. Toutes ces vidéos posent le problème de la façon dont la télé américaine regarde la politique internationale. Cest toujours en relation avec un dictateur, quil faut éliminer - le Shah dIran, Marcos, etc. La figure du dictateur a marqué ma vie, puisque je suis argentin. Ma famille avait quitté lEspagne à cause de Franco; puis à Buenos Aires, il y avait Peron... Le dictateur a toujours été dans mon répertoire comme une sorte de fantasme. Le dictateur provoque un sentiment dadmiration. Le dictateur, cest la figure de lhomme fort. Mais en fait cest une victime, il est produit par le système qui sen débarasse quand il nest plus utile. Ça a toujours été comme ça dans lhistoire du monde. Tout ça ma été inspiré par Barbara Walthers, qui, à lépoque où je suis arrivé aux Etats-Unis, était la première femme journaliste qui faisait des interviews de grandes figures telles que Fidel Castro. Jai créé le personnage de Barbara Lopez. La parodie était la meilleur manière pour moi de montrer cette utilisation des dictateurs par la télé à des fins daudience. Dans ces vidéos, tu mélanges le genre du soap opera avec les actualités. Tu transfères lévocation de figures politiques dans le monde du spectaculaire. Oui, je les banalise. Parce que cest la seule manière acceptable pour la télé américaine de les regarder. Ça leur permet ensuite den faire des fictions. Dans quel contexte as-tu montré ces films? Ils ont tous été diffusés sur la cable TV, dont cétait le début alors. Cétait un espace de liberté. Par exemple, le Jewish Channel puis le National Public Radio les ont très souvent programmés, jusquà trois ou quatre fois par jour, comme des émissions normales. Peux-tu nous parler du développement de Time as Activity, commencé en 1969 à Düsseldorf, et repris à Berlin en 1998? Quand je suis revenu en Europe, jai retrouvé mes idées anciennes et jai eu lenvie de les développer dans dautres directions. Time as Activity est fonction de la ville où je vis. Je suis très intéressé par larchitecture et lurbanisme. Filmer Berlin depuis un avion, cétait un moyen de montrer la ville en transformation. Et bien sûr, le film est très différemment vu selon la ville où il est montré. A Brétigny, ton utilisation de la lumière diffusée par des projecteurs développe une idée très néo-platonicienne. On retrouve là lidée de cinéma étendu, en connexion avec larchitecture. Jai transformé lespace du centre dart afin dobtenir une salle de projection où la pièce puisse être visible. Ce corridor de béton, que jajoute à larchitecture du centre dart, devient une sculpture permanente, indépendante de lexposition. Et cest pour ça quelle est intéressante. Ce nest pas un décor. La pièce prend sa propre vie. Jaime lart qui prend sa propre présence. Luvre doit développer sa propre conscience. Ça rejoint ce que dit Severo Sarduy: Lobjet de Lamelas, cest lévénement, ou plutôt: luvre de Lamelas se constitue et sannule (en tant quobjet dart) par une pratique analytique de lévénement. Tu parviens à créer un événement qui va engendrer sa propre situation. Cest le cas à Brétigny. Cétait pour moi une surprise de voir lexposition. Cest dû à ma pratique de lespace. Dans une autre époque, jaurais été un sculpteur. Mais peut-on dire que tu sculptes du temps, de la durée? De lespace! Lespace, cest le temps, cest la même chose. Le temps nexiste pas, cest notre conscience qui le construit. Le temps, cest une fiction, il nexiste pas. Mais lespace a une réalité, il existe. Tu sculptes donc de lespace? Je vis dans lespace! |
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