Projet

Conçu en forme de passage, entre une médiathèque et un théâtre, le CAC Brétigny est plus que poreux à son environnement. De la création d’œuvres in situ permettant d’habiter le lieu à l’implication de groupes d’amateurs, le CAC Brétigny a toujours affirmé sa singularité par une attention particulière à celles et ceux qui le peuplent et le construisent: artistes, artisans, étudiants, élèves, chercheurs, habitants, techniciens…

Notre époque actuelle est marquée par un certain nombre de mutations dans lesquelles s’enracinent les pratiques artistiques: reconfiguration des savoirs et des territoires, partage des technologies, questionnement démocratique, interrogations identitaires, profusion des images... Ces évolutions incitent les artistes à s’engager toujours plus avant dans l’ère que nous traversons, à en inventer les possibles. Ainsi, ils investissent des processus de co-création, créent des systèmes de connaissance et des modes de production alternatifs, diffusent de nouvelles formes de savoir. Un élan qui se retrouve également dans la recherche universitaire, le développement industriel ou encore les pratiques amateures. Et qui résonne aussi avec la multiculturalité croissante des territoires.

En réponse à ces évolutions, le CAC Brétigny s’est attaché à accompagner ces pratiques artistiques et culturelles et à leur proposer des espaces pour se déployer. Le CAC Brétigny développe ainsi une structure et une programmation qui font des artistes et des publics de véritables usagers. La programmation artistique, structurée par Céline Poulin, inclut toute l’activité du centre d’art, de la communication à la production en passant par la médiation.  Le CAC Brétigny s’en retrouve fonctionner comme un espace collectif, chaque invité, chaque partenaire et chaque membre de l’équipe participant activement à la construction et à l’identité du projet. Par exemple, en 2019-2020, la résidence de Laura Burucoa a été en grande partie conçue par Camille Martin et la résidence d’Etienne de France suit une proposition d’Elena Lespes Muñoz. Ainsi, Coline Sunier & Charles Mazé, en résidence de création et de recherche graphique, proposent pour le CAC Brétigny une identité évolutive, en constante co-construction. Un projet qui incarne le CAC Brétigny qui, comme tout lieu de vie, est mouvant et pluriel. 
 

Saison 2021—2022: Esthétiques de l’usage, usages de l’esthétique: populaire

Dernier mouvement d’un cycle de trois ans, 2021—2022 «Esthétiques de l’usage, usages de l’esthétique: populaire» poursuit nos réflexions sur l’usage de l’art et met en scène un mot-valise, véhicule idéologique controversé s’il en est. Cette saison connaîtra notamment trois moments forts: «Hlel Academy», exposition monographique de Sara Sadik, «The Real Show», exposition collective co-curatée avec Agnès Violeau[1], puis une double exposition curatée par l’équipe CAC Brétigny, à la fois monographie de Camille Bernard et espace de recherche pédagogique, l’Ǝcole.

Qu’est-ce que veut dire l’adjectif populaire aujourd’hui, et particulièrement quand il est appliqué à une institution artistique? Ce terme permet d'asseoir des préjugés classistes: d’un côté le populaire s’oppose au cultivé et au bourgeois, regardé avec amusement, dégoût, pitié, fascination parfois selon, et de l’autre cette définition du populaire légitime une forme de populisme en l’opposant à l’épouvantail de l’élitisme, l’entre-soi. Mais ce mot galvaudé réfère aussi à l’éducation populaire, dont les théories prennent une place de plus en plus importante au CAC Brétigny et dont nous affirmons aujourd’hui fortement la filiation qui irrigue chaque jour nos réflexions et nos actions, notamment avec ELGER et l’Ǝcole. Lier art contemporain et éducation populaire est un programme en soi, mais surtout une structuration par des méthodes de travail[2].

* L'emploi politique et médiatique du terme conduit à lier le populaire au populisme, à l’utiliser comme arme idéologique, à le dévoyer comme justification populiste. Or, la popularité de certains gestes, chansons ou tout autre acte culturel développé sur les réseaux sociaux permet, au contraire, de former des communautés et de passer outre une légitimation institutionnelle ou des classes dominantes pour proposer des représentations alternatives. Les cultural studies l’ont bien montré, un média partagé peut être vecteur de changement ou d’idées non conformistes. Le développement des cultures à la fois massives et alternatives par le biais de YouTube ou de podcasts confirme fortement cette tendance, allant à l’encontre d’une vision classiste de la culture. Peut-on, aujourd’hui, alors que l’amateurisme arrive enfin à faire entendre sa voix, que les réseaux créent aussi une polarité en marge des cercles de domination symbolique, ignorer la possibilité d’une multitude de connexions pluri-identitaires, transclasses et intergénérationnelles?

* La production artistique actuelle vient également pointer de manière saillante le monde des communautés—celles du jeu vidéo, de la musique, du sport, ou simplement la mise en scène de sa propre image (système des followers, capillarité du commentaire, anonymat ou profil avatar, échange de likes, etc.). La popularité peut apparaître pour certain·e·s corrélée à une uniformisation et un aplanissement des relations, accentuant les rapports de classe, les «impopulaires» déconnecté·e·s du réseau étant doublement marginalisé·e·s par un accès difficile à l’emploi, au logement, aux transports etc. Mais, paradoxalement, n'est-ce pas à l'endroit même de cette popularité massive et des communautés qu'elle crée (youtubeur·euse·s, gamers, followers de séries, de sports, communautés musicales …), que se niche une contre-culture aujourd'hui?

Ces questions qui seront abordées lors de l’exposition collective «The Real Show», co-curatée avec Agnès Violeau, se retrouvent avec beaucoup d'acuité dans celle de Sara Sadik. «Les réseaux sociaux permettent l’auto-représentation. Les personnes choisissent et décident de quelle manière se montrer et se raconter» énonce ainsi l’artiste[3]. «Hlel Academy» se situe justement au croisement de plusieurs acceptions dudit terme, mêlant aux réflexions ci-dessus les méthodes de travail connectées à l’éducation populaire[4]. Car Sara Sadik travaille en co-création[5], c’est-à-dire qu'elle travaille avec des personnes a priori non-artistes, et en utilise donc les méthodes: la conversation, le partage de l’écriture artistique, la prise en compte des statuts de chacun·e... Le CAC Brétigny invite depuis plusieurs années des artistes travaillant en co-création, considérant qu’elle permet en effet de sortir des zones connues de la création et d’offrir à l’art des perspectives inattendues. «[...] La forme en art se caractérise par le fait qu’en conduisant à de nouveaux contenus, elle développe de nouvelles formes» avait écrit Walter Benjamin, insistant sur l’importance des méthodes de travail et des outils de production dans la définition de l’œuvre[6]. C’est précisément le cas du travail de Sara Sadik qui va détourner des outils de leurs usages premiers comme par exemple manipuler les éléments copyleft de GTA pour créer une narration cinématographique. Loin d’un regard surplombant sur les références qu’elle maîtrise, Sara Sadik les potentialise: l’utilisation des codes de la téléréalité rejoint ici un usage existant de celle-ci, mais avec une attention extrême, un amour, totalement opposés aux logiques spectaculaires du petit écran. Comme le décrivent très bien Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem, Sara Sadik fait «objection à l’indignité dans laquelle l’appareil médiatique et politique entend réduire les habitant·e·s des quartiers populaires et à l’illégitimité qui frappe leurs imaginaires», son travail fait barrage au cynisme qui «abandonne définitivement tout attachement à la vérité et à la beauté qu’elle recèle». Comme le dirait autrement Marina Garcès, Sara Sadik est concernée par ses sujets. Une précision et un attachement que l’on retrouvera avec l’exposition et la résidence de Safouane Ben Slama, curatées par Camille Martin, ou avec la résidence d’Étienne de France, curatée par Elena Lespes Muñoz, et celle de Fanny Lallart, curatée par Elena et moi.

Une question se pose, bien sûr, celle de la récupération par les institutions de formes culturelles vernaculaires, tout en maintenant l’exclusion des classes les moins favorisées des processus de décision. Moi-même, si je ne suis pas issue de la bourgeoisie—mes grands-parents maternels étant ouvrier·ère·s spécialisé·e·s et mes grands-parents paternels, nourrice et employé municipal (comme ouvrier d’abattoir puis balayeur public)—j’ai bénéficié de l'ascension sociale de mes parents, devenu·e·s tou·te·s deux enseignant·e·s, puis pour l’un organisateur d’événements culturels via la Ligue de l’enseignement, car à l’époque, l’École Normale payait les élèves des classes dites populaires pour qu’il·elle·s fassent des études. C’est un constat récurrent que le manque de diversité, notamment de classe, dans les structures culturelles. Il faut donc mettre en question les institutions, leur mode de fonctionnement. Mais doit-on en faire un programme esthétique? La critique institutionnelle, quand elle s'institutionnalise, renforce souvent l’autonomie de l’art en le renvoyant vers ses propres cadres, en interrogeant ses propres normes. Il apparaît ainsi comme tourné vers ses questionnements propres, alors même que l’intention de la critique institutionnelle est une connexion plus forte avec les enjeux socio-économiques. Je dirais donc plutôt qu’il faut en faire un programme structurant le quotidien, réfléchissant l’organisation du travail, des espaces, des moyens, de l’autorité. Le partage de l'autorité se fait aussi et surtout par celui de la parole légitime, notamment avec le projet «Transmissions» conçu par Elena Lespes Muñoz avec la webradio *Duuu.

La co-création, les modalités collaboratives et relationnelles, les dynamiques de l’éducation populaire répondent en partie à ces enjeux. Mais peuvent-elles pour autant permettre concrètement une modification des structures institutionnelles? Et sous cette influence, une institution artistique peut-elle, comme une médiathèque ou un café, être ouverte à toutes et tous, accueillante et respectueuse des droits culturels, et ce tout en luttant contre les sirènes du populisme et en jouant son rôle de laboratoire d’expérimentations artistiques? Nous pensons toutes ici que oui. Et nous l’expérimentons chaque jour. L’exposition de Laura Burucoa au Phare, issue de rencontres sur le parvis et travaillée dans le «conteneur», est un bel exemple de communauté éphémère et mouvante qui, nous l’espérons, essaimera dans le temps et pour longtemps[7].

Céline Poulin
 

Notes

[1] Certains passages de ce texte précédés d’un astérisque sont extraits de la note de travail rédigée par Agnès Violeau et moi-même pour la préparation de «The Real Show».

[2] Ces expositions, les événements et les résidences au CAC Brétigny cette année sont donc nés de multiples conversations, en premier lieu entre les membres de l’équipe du centre d’art, Milène Denécheau, Domitille Guillet, Ariane Guyon, Louise Ledour, Elena Lespes Muñoz, Camille Martin et moi-même, avec les artistes qui nous ont accompagnées, Sara Sadik, bien sûr, qui ouvre magistralement cette saison, Fanny Lallart, Laura Burucoa, Etienne de France et Marie Preston; avec les artistes participantes à ELGER, Juliette Beau Denès, Morgane Brien-Hamdane, Pauline Lecerf, Vinciane Mandrin, Zoé Philibert; avec le groupe de recherche de l’Ǝcole. Avec nos voisin·e·s du Théâtre Brétigny aussi.

[3] https://theartmomentum.com/sarasadik/

[4] Je vous renvoie au très beau texte de Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem sur le travail de l’artiste en page 8 du dossier de presse de «Hlel Academy».

[5] Pour le lien entre éducation populaire et co-création, voir Marie Preston, Inventer l'école, penser la co-création dir. Céline Poulin & Marie Preston, éditions Tombolo Presses et CAC Brétigny, à paraître en septembre 2021.

[6] Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle: le livre des passages, Paris, Éd. Le Cerf, 1989, p.490, citation recroisée dernièrement  à la lecture du carnet de recherche d’Émeline Jaret, 2021: https://maisondesarts.malakoff.fr/fileadmin/user_upload/JARET_Emeline_carnet_de_recherche_deux__mai_2021__mdam.pdf

[7] Voir texte de Camille Martin ici.

 

Archives des saisons précédentes dans la partie Historique.

Le CAC Brétigny est un établissement culturel de Cœur d’Essonne Agglomération. Labellisé Centre d'art contemporain d'intérêt national, il bénéficie du soutien du Ministère de la Culture—DRAC Île-de-France, de la Région Île-de-France et du Conseil départemental de l’Essonne, avec la complicité de la Ville de Brétigny-sur-Orge. Il est membre des réseaux TRAM et d.c.a.

 

Équipe

Céline Poulin
Directrice

Céline Poulin est directrice du CAC Brétigny depuis juin 2016. Son projet pour le centre d’art, comme ses programmes et expositions précédents, témoignent d’une attention particulière à la réception, ainsi qu’aux dispositifs de collaboration, d’information et de communication. Dans cette optique, elle y a par exemple mené les expositions collectives «Vocales» et «Desk Set», ainsi que les premières expositions personnelles en France de Liz Magic Laser et Núria Güell. Elle a débuté son activité de commissaire indépendante en 2004, tout en travaillant en institution en tant que chargée de la programmation Hors les murs du Parc Saint Léger (Pougues-les-Eaux) de 2010 à 2015, ou comme responsable du bureau des publics du Crédac (Ivry-sur-Seine) de 2007 à 2010. Elle a notamment curaté les programmes d’expositions et d’événements «Les Incessants» à la Villa du Parc à Annemasse en 2016, «A SPACE IS A SPACE IS A SPACE» au DAZ à Berlin en 2015 en partenariat avec le BDAP de l’Institut français, «Traucum» au Parc Saint Léger en 2014, «Brigadoon» à La Tôlerie en 2013 et «Les belles images» à la Box en 2009-2010. Céline Poulin a co-dirigé de 2015 à 2018 avec Marie Preston et en collaboration avec Stéphanie Airaud le séminaire «Héritage et modalités des pratiques de co-création», produit par l’Université Paris 8 Vincennes—Saint-Denis, le CAC Brétigny et le MAC VAL, en partenariat avec la Villa Vassilieff. Ce travail s’est inscrit dans la continuité de Micro-Séminaire publié en 2013, théorisant les pratiques curatoriales hors des espaces dédiés, et a donné lieu à l’édition Co-Création publiée par Empire et le CAC Brétigny. Céline Poulin est membre co-fondatrice du collectif de recherche curatoriale le Bureau/, à l’origine d’une dizaine d’expositions. Elle est également membre de l’IKT et de C-E-A.

Camille Martin
Responsable de production

Après une licence en histoire de l'art à l'Université Paris Nanterre et ses expériences de médiation aux Rencontres d'Arles et à la maison rouge, Camille Martin est admise au sein de la formation curatoriale de l'Université Rennes 2 où elle s'initie aux postes de chargée de production et de commissaire d'exposition avant d'intégrer l'équipe du centre d'art. En 2019, avec Cathy Crochemar, elles créent le collectif commizariat qui pense pour la jeune création contemporaine des cadres de monstration festifs et populaires.

Elena Lespes Muñoz
Responsable communication et médiation

Historienne de l'art (Université Paris I et Université de São Paulo), Elena Lespes Muñoz se forme à la coordination de projet dans l'art contemporain à la Fondation Kadist. Elle a travaillé pour l'association Artesur et la Galerie Aline Vidal, ainsi que comme commissaire d'expositions (Le bruit des choses qui tombent, FRAC-PACA, 2017; Video SUR, Palais de Tokyo, 2018; leçon de la pierre, Ìcaro Lira, Salle Principale, 2019).

Milène Denécheau
Régisseuse-médiatrice

Titulaire d’une Licence d’arts plastiques et d’un Master Régie des Œuvres et Montage d’Exposition, Milène Denécheau se forme au métier de régisseur au Frac Bretagne et à la Galerie Danysz. En parallèle elle développe sa pratique de la médiation au sein de l’association art-exprim spécialisée en création et diffusion d’art contemporain.

Julie Kremer
Médiatrice
Louise Ledour
Assistante médiation-communication
Ariane Guyon (stage)
Assistante commissariat et production
 

Collaborateur·ice·s régulier·ère·s

Anne-Charlotte Michaut
Communication, presse et coordination éditoriale

Après des études littéraires, Anne-Charlotte Michaut se dirige vers la recherche en histoire de l’art contemporain (École du Louvre et Université Paris I). Elle développe aujourd’hui une activité de critique d’art, notamment pour L’Œil et Manifesto XXI. 

Julien Jassaud
Régie et conseil technique

Julien Jassaud est artiste et programmeur. Passé par l’ESTP, il se forme à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris et à l’Institut Avancé d’Art Média et de Sciences (IAMAS) au Japon. En tant que programmeur et technicien, il a collaboré avec de nombreux artistes tels que Christophe Lemaitre pour le CNEAI et le Confort moderne, Aurélien Mole pour Passerelle Centre d’art contemporain, Marlies Pöschl pour le CAC Brétigny, Fayçale Baghriche pour la MAGCP et Mercedes Azpilicueta pour CentroCentro à Madrid, Museion à Bolzano (Italie) et le CAC Brétigny.

Romain Best
Montage et construction
 

Pôle administratif 

  • Directrice: Sophie Mugnier
  • Administrateur: Cyril Waravka 
  • Administratrice adjointe: Céline Semence-Rodriguez
  • Assistante administrative et comptable: Isabelle Dinouard
  • Aide comptable: Nadine Monfermé
  • Gardien: Emmanuel Préau
  • Technicien de maintenance: Rachid Boubekeur

 

Ancien·e·s membres de l’équipe ayant participé·e·s au projet depuis 2016 : Valentine Brémaud (stage), Cathy Crochemar, Céline Gatel (service civique), Mathieu Gillot, Thibault Lambert, Raheleh Nasiran (stage), Manon Prigent, Valentina Ulisse (stage) et Suheyla Yasar (stage).