Introduction au reader

Charlotte Houette et Clara Pacotte

  • U+1F453-003

    Lunettes

  • 👓 BRETIGNY OPTIQUE LES SOLAIRES SONT ARRIVÉES

    Logotype

  • s.n.

    Impression, 1,9 × 3,8 cm

  • Brétigny Aujourd'hui, №7, p.10

    04.1985

Deux disparues dans une cage d’ascenseur du XIXème arrondissement.

Le 27 mars 2018, Clara Pacotte et Charlotte Houette ont pris l’ascenseur de l’immeuble années 70 de Samuelle N. [1] et n’en sont jamais sorties. Une alerte disparition a été mise en place ce matin suite aux appels répétés de leurs proches. L’affaire reste mystérieuse, tout comme l’explique leur amie, en état de choc: «Je ne comprends pas. Elles sont juste venues boire un verre et dîner à la maison. Je prends toujours cet ascenseur, je n’ai jamais eu de problème…»
La concierge affirme que personne n’a franchi la porte à cette heure-là. Très peu de ressources sont disponibles pour l’enquête, conséquences des coupes budgétaires, et les proches des disparues craignent de ne jamais avoir de réponse.

 

La descente en ascenseur dura des heures. Heureusement qu’on venait de dîner chez Sam. EllX [2] nous avait même donné des restes. Il est clair que c’était calculé. On a bien vu qu’ellX insistait pour qu’on prenne l’ascenseur plutôt que les escaliers pour rejoindre la rue. Après réflexion, c’est vraiment idiot de ne pas descendre à pied quand on a la capacité de le faire. Mais sans doute vaporeuses des quelques verres de vin, on suivit son conseil.

On eut le temps de lire, de manger et finir la flasque de vin qui trainait accidentellement dans un de nos sacs.

Tout à coup, la cage ralentit sa course. On se releva comme pour faire front à l’éventuel danger qui s’annonçait. Dans les films un ascenseur n’a jamais le beau rôle.
Les portes mirent un temps infini à s’ouvrir. Nous laissant le temps d’imaginer un tas de morts atroces, stupides, rapides, un trésor, des stalactites visqueux, des visages effrayants. Étrangement, rien de très accueillant.

Un vague brouillard nous empêchait de distinguer ce qui nous attendait. Il finit par se dissiper, venant au secours de nos tachycardies respectives.

Devant nous s’étendait une place couverte par un dôme opalescent. Sa texture laissait entrevoir le mouvement des météorites, le rayonnement des étoiles et les effluves colorées des gaz galactiques. Sous cette chape, une vapeur légère s’animait au contact de la foule. Des personnes traversaient l’espace en courant, emportant la brume fine et d’autres assises en groupe semblaient échanger par signes, agitant l’air pas à-coup. Certain-X-es allaient des un-X-es aux autres d’un pas tranquille ou en sautillant. Toutes leurs chaussures brillaient au contact du sol, étincelles plus impressionnantes encore que la combustion du cuivre ou du lithium. On voyait des combinaisons transparentes à l’arrière des corps, omoplates, fesses, mollets et cuisses apparentes [3] , des armures molles trouées au niveau des tétons, des casquettes en forme de chapeau d’apicultrice au maillage luminescent. Il serait impossible de décrire exactement leur aspect physique, et leurs voix se confondaient en une sorte de mélodie plutôt douce. On aurait dit des humain-X-es [4]. Mais nos critères ne suffiraient pas à expliquer complètement en quoi olls [5] différaient de nous. Les corps se mouvaient sur cette place sans s’entrechoquer. C’aurait été si réducteur de parler d’«hommes» et de «femmes» pour les décrire qu’il était préférable de s’en tenir à l’observation des artifices vestimentaires pour désigner quelqu’un-X-e [6] .

Personne ne nous fixa et on put sortir de l’ascenseur avec l’assurance fictive que rien de spécial n’allait arriver.

Il semblait qu’on était libres de nos déplacements. On aperçut des pancartes numériques engageant vers une coursive aux parois illuminées de couleurs clignotantes. C’est là que l’on décida de poursuivre notre exploration. De toutes les alternatives, et faute d’un raisonnement logique possible, nos yeux choisirent à notre place.

Au bout du couloir multicolore, le plafond s’éloignait du sol pour rejoindre le haut d’une grande porte translucide gravée de motifs changeants. Des mots en langues d’apparence terrestre, des images rectangulaires, du braille. Les gravures à peine perceptibles n’arrêtaient pas de se disperser et se chevaucher. Au moment où l’une de nous s’approcha pour essayer de la toucher, la porte disparut dans les murs.

Le trou qui subsistait nous laissa découvrir avec stupéfaction l’intérieur clair d’une grande salle ovale encerclée de rayonnages croulant sous les livres. La bibliothèque, dont on apprendrait dans les dix minutes suivantes qu’elle était en fait une salle de divertissement, paraissait plus grande que la place de la Mer d'Étoile de Dalian [7]. On essaya vaguement d’en appréhender la superficie mathématique. Le seul instrument de mesure disponible était notre propre corps. On pouvait évaluer les distances en comparant la taille des êtres à l’opposé de la salle à la longueur de nos doigts. On s’aidait de la hauteur des livres pour appuyer nos calculs, inexacts au demeurant, car il était impossible de déterminer une taille moyenne des êtres en présence.

Une fois passée l’entrée où l'on stationnait comme deux poteaux sans vie gonflés de questions, quelqu’un-X-e nous interpella. Dans notre langue. Sans une once d’accent étranger, à part une trace minuscule du français des années 80.
«Je suis Monique W. [8], et vous?
On ne sut quoi répondre, et l'articulation de nos prénoms retentit comme un semi désastre:
—Clara et Charlotte.
Après un court moment de silence (dans une pièce qui de manière surprenante ne résonnait pas), Monique reprit une expression faciale reconnaissable:
—Il me semble que nous avons choisi le même rayonnage! Quelle belle surprise!, ajouta-t-elle enjouée.
—Pardon mais quel rayonnage?
—Celui-là, derrière vous. Je crois d’ailleurs que vous vous êtes intéressées à mon travail.
—Mais vous êtes morte. Vous nous connaissez?
—Ah, mais vous êtes les terriennes.»

Et l’interprétation de Wittig nous tira par les manches.

«Je vous présente Joanna [9]. Il fallait que vous vous rencontriez.
—Nice to meet you. Is anyone a lesbian?
—Ta base de données manque encore un peu de subtilité Joan!
—I don’t exist to adapt myself.
—Moi et Clara, on vous trouve très drôle.
—Restez donc encore un peu, dans ce cas!, s’écria Monique.»

On fit volte face vers le rayonnage qui ne cessait de se charger, de se remplir de livres qui s’intercalaient entre les premiers avec autant de facilité que s’il n’y avait eu aucun-X-e publication, abécédaire, brochure, fanzine, fascicule, encyclopédie, recueil, édition, mémoires, grimoire, périodique, album et roman sur les étagères. La bibliothèque brillait des couvertures plastiques qui se réarrangeaient avec fluidité. On aurait dit la reconfiguration d’un ordinateur mais en macroscopique.

En face de nous se tenait la tranche vierge et ivoire d’un pavé de quelques 300 pages. Joanna et Monique nous poussèrent un peu à l’extraire de son rayon pendant qu’elles discutaient des Gouines Rouges [10] et de leur potentielle réinvention dans un futur plus ou moins lointain. Ça donnait envie de s’incruster dans la conversation et d’ajouter des idées de notre point de vue plus contemporain. Mais contemporain de qui et de quoi? On n'était plus sur Terre à ce moment-là.

La copie de EAAPES #1 [11] que l’on avait attrapée était intacte. On ne comprit pas comment elle était arrivée là. On avait vendu la dernière huit jours auparavant.

Dans nos mains, le reader se mit à prendre du poids. Aux 340 pages originales, des dizaines vinrent s’ajouter. La table des matières faisait maintenant 5, 6, 7, 12 pages. Et on se tenait là, perplexes, avec l’ouvrage ouvert. On aurait dit qu’on s’apprêtait à enterrer un fantôme alors pour éloigner ce sentiment désagréable, on commença à le feuilleter.

La page qui venait d’apparaître faisait partie du sommaire et en y regardant de plus près, Charlotte jeta son doigt sur une ligne. En lettres noires sur le papier couleur pêche, on lisait clairement le nom d’Hilma, son enfantX [12] de 4 mois. La ligne se référait à une autre page et annonçait une introduction à sa thèse sur «La représentation du genre dans la science-fiction entre 2001 et 2043». EllX nous citait, ellX citait des amies autrices, et aussi des romans et des noms inconnus. La langue française était méconnaissable.

On écrivit rapidement la description de la bibliothèque et des personnes qui nous entouraient sur un papier comme un cadavre exquis, que Clara glissa hâtivement à l’intérieur du reader.

Quelques secondes suffirent à voir apparaître de nouvelles pages dont: une fiction datée de 2045 s’inspirant des informations du morceau de papier, une critique complotiste concernant l’existence du vaisseau et ses motivations véritables tirée d’une organisation machiste sur le déclin, et d’un texte lyrique d’Hilma dans cette nouvelle écriture francophone définitivement inclusive où elle évoquait la possibilité d’une communication inter-temporelle et interstellaire en se basant sur les écrits retrouvés de sa mère.

Ça ressemblait de plus en plus à un film. On aurait dit à la fois un jeu et une sorte d’expérience mentale. On continuait de voir s’inscrire de nouveaux textes, des images même. Sans pouvoir croire complètement à la véracité des dates, des formes et des visages. La Terre et ses occupant-X-es existaient-ellXs dans un autre espace-temps?

L’interprétation de Octavia Butler [13] vint se présenter spontanément et nous expliqua que le vaisseau était immense, que des centaines de personnes y résidaient. L’IA [14] de la station spatiale choisissait au hasard une planète à approcher et collectait les cultures et les écrits féministes en toutes les langues de la galaxie. Elles étaient stockées physiquement dans la bibliothèque tout le temps où la station flottait aux abords de la planète en question. Ensuite, l’IA archivait les données dans la base de données dématérialisée du vaisseau.

La pièce servait de théâtre social où chaque personne pouvait venir se divertir en se connectant (sans préciser comment) aux livres choisis afin d’interpréter un-X-e personnage de fiction, une figure révolutionnaire, un-X-e activiste peu connu-X-e, un-X-e chercheur-X-e, ou toute autre forme d’être. Et ensuite interagir avec les autres. Elle ne voulut pas nous dire si parfois, les habitant-X-es du vaisseau glissaient des ajouts dans les rayons. Octavia s’arrêta un moment devant nos yeux exorbités et l’excitation mêlée de peur qui nous envahissait de manière évidente.

Il fallait reprendre l’ascenseur.

Ça faisait déjà presque deux heures que l’on était là.

«I was still alive 137 years ago and I think you were born 163 and 170 years ago!»

L’idée d’une telle vieillesse nous sembla si ridicule qu’on ne put réprimer un rire nerveux un peu trop long. On lui proposa simplement de nous orienter vers l’ascenseur après l’avoir remercié-X-e pour toutes les précieuses explications qu’ellX nous avait données.

C’est à ce moment que Vlasta [15] s’interposa. Un-X-e traductrice tchèque nous transmit son discours en ces termes:

«Du haut de cette colline des étoiles, vous ne voyez pas les années passer. Il vous faudra combattre avec votre tête si vous décidez de rejoindre la plaine qui s’étend maintenant en 2164.»

L’énigme pouvait sonner exagérée.

Il fallait cependant trouver une issue.

*Descendre et vivre sur une Terre qu’on ne connaîtrait que par les livres accessibles ici et emportés dans l’ascenseur.

*Rester à bord et observer les pensées féministes terrestres sur plusieurs millénaires (un rapide calcul nous permit d’établir la distance temporelle de une heure pour 83 ans terrestres) ainsi que celles d’autres régions de la galaxie. Le vaisseau n’allait pas stationner ici pour toujours.

En bas, toutes nos connaissances étaient mortes depuis longtemps.

Avions-nous envie de rencontrer nos descendant-X-es OU de les encourager à poursuivre l’exploration depuis un autre temps?

Il était 2h13 du matin à Paris.

Le vin faisait toujours son effet.

Le choc émotionnel ne l’atténuait pas complètement et faisait ployer nos paupières.

Plantées dos à la porte tout à fait ordinaire de l’ascenseur qui nous ramènerait à Terre, on aperçut un pictogramme en forme de couchette.

Demain, on sera en 2836. On aura le temps de se décider.

 

Charlotte Houette et Clara Pacotte, Juin 2018.

 

Notes

[1] Ce personnage est la personnification de Samuel Nicolle, unX amiX.
[2] «ellX» est une version du pronom personnel «elle» où le «x» propose un doute sur le genre de la personne et une façon de ne pas l’invisibiliser par l’usage exclusif des pronoms classiques et binaires «il» et «elle».
[3] Adjectif accordé au féminin malgré la présence de noms masculins (exemple : «mollets») selon la règle d’accord de proximité (accord avec le nom le plus proche dans la phrase).
[4] On ne sait si ce sont des personnes masculines, féminines ou non-binaires (ne se définissant ni comme des femmes, ni comme des hommes) donc les trois possibilités sont retenues. On retrouve ce système de notation inclusive tout au long du texte.
[5] Pronom personnel pluriel qui se réfère à plusieurs personnes sans distinction de genre.
[6] Voir la note de bas de page n°3.
[7] La place Xinghai est une place de Dalian, la capitale de la province du Liaoning, en Chine. Construite de 1994 à 1997, il s'agit en 2014 de la plus grande place urbaine du monde, atteignant 1,1 km2. «Xinghai» signifie littéralement «mer d'étoiles». Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse, Gallimard, 2016.
[8] Ce personnage est la personnification de Monique Wittig (1935-2003), autrice et théoricienne féministe française.
[9] Ce personnage est la personnification de Joanna Russ (1937-2011), autrice de science-fiction et théoricienne féministe étasunienne.
[10] Les Gouines rouges est un mouvement radical féministe lesbien français fondé en avril 1971, répondant à une volonté de s'affirmer à la fois au cœur du mouvement féministe et du mouvement homosexuel, ainsi qu'à la crainte que les lesbiennes risquaient d'en disparaître.
[11] Publication réalisée par Clara Pacotte et Charlotte Houette en collaboration avec d’autres participant-x-es et achevée d’imprimer en mars 2018. EAAPES #1 regroupe des textes de fiction, théoriques, des traductions et des interviews. La publication vise à mettre en avant leurs recherches concernant les questions féministes et de genre dans la science-fiction.
[12] Nom au genre grammatical non défini grâce au «X».
[13] Ce personnage est la personnification de Octavia Butler (1947-2006), autrice de science-fiction étasunienne.
[14] IA = Intelligence Artificielle. Ici le cerveau informatique du vaisseau.
[15] Vlasta est le nom d'une héroïne légendaire qui, au 8e siècle, à la tête d'une troupe de filles tente de créer un État Indépendant. Femme sans homme, «anandryne» à laquelle se rallient même des femmes mariées et qui périra, armes à la main. L'explication du titre de la revue donne l'occasion à ses rédactrices d'en préciser le projet. «Revue de langues françaises» qui «donne à lire des textes (ou autres créations) jusque là éparpillés ou inédits», étrangers aux diktats masculins qui sont aussi féminins. Car la femme est une fiction du monde masculin, un produit de celui-ci, et il s'agit d'affirmer, contre ou à côté de la femme, la lesbienne, qui s'origine d'elle-même. Vlasta, Fictions, utopies amazoniennes, no. 1, printemps 83. In: Les Cahiers du GRIF, n°28, 1983. D'amour et de raison, pp. 122-123.

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