Apogée et Déclin

Antonio Contador

  • U+1F453-006

    Lunettes

  • 👓BARRE OPTICIEN DIPLOME LENTILLES DE CONTACT

    Logotype

  • s.n. [Optique Garden]

    Impression rouge et blanc, 70 × 60 cm

  • 17 Grande rue, Juvisy-sur-Orge

    s.d.

—1—

A,
Il est tard ou plutôt il l’était quand j’ai eu l’idée de t’écrire. En cherchant le sommeil, j’ai vu qu’il était déjà... J’aimerais passer la deuxième moitié de ma vie dans l’eau, dans cette sorte d’autorité qu’est la mer, ça me permettra de surmonter ma peur du sommeil. Je suis assommé. Cette étendue d’eau trop vaste, dans laquelle je baignerai, sera le revers parfait de la première moitié passée à m’essayer vainement à l’amphibie. Dans l’eau, je redeviendrai le poisson inoffensif que j’ai été, malgré un nom qui fait peur. Je serai à nouveau malhabile et gros, alors que les individus de mon espèce sont de fins chasseurs au corps élancé. Je serai celui dont on apprécie doublement la prise. Mon principe de vie consistera à me laisser tomber sur le dos et à m’enfoncer dans l’abîme. Mon physique n’empêchera pas que de cette chute lente se dégage une grâce olympienne, une noblesse insolite chez les poissons. En tombant, j’aurai tout le loisir d’observer de mes deux yeux latéraux le défilé des strates d’eau—de la plus oxygénée à la plus trouble—ainsi que le ballet des mulets et quelques phénomènes sans incidence particulière sur cette quiétude—dont tu me parlais—devenue mienne. Sans le savoir, sans le vouloir, étonnamment, à tous moments de la chute, je serai un poisson libre et serein, au point de trouver ça drôle.
D

—2—

D,
Depuis quelques jours je vais bien. Bien, d’une façon pleine, peu habituelle. Dans le bus, en rentrant, j’ai siffloté sourdement et chantonné un peu notre air… J’aurais voulu le faire pour toi, hier. Je m’y suis essayé mais j’ai manqué de courage, et puis je t’entendais à peine. J’veux dire, j’entendais tes mots mais pas ta pensée. J’ai la bouche au soleil. Après avoir passé une bonne partie de la matinée au bar, je me suis posé sur la pelouse juste en face, afin de... sans le vouloir vraiment. Tact plat. D’où je suis—pas là où tu penses, c’eût été trop facile!—, je te vois presque. Enfin ce n’est pas moi qui te vois, ni toi que je vois. En tournant en rond, nous allions de pair—ça te plaît ? Pauvre bon côté du monde, avec ses grandes qualités et sa comédie à la fois très gaie et très triste. Ton «good luck!» mal choisi, mal dit, m'a fait du mal. 
A

—3—

A,
En attendant le train… uniquement pour dormir—j’en profite! Nuit pathétiquement blanchâtre, hier encore. Nuit, d'un blanc qui vexe. Nuit, luxe qui encombre. Nuit, mal auquel je tiens. Tu dis que tout est plausible. Je saurai m’effacer.
D

—4—

D,
Je dis: pas forcément tiret plus souvent tiret dans le sens classique du terme souvent. Le jour, pas la nuit: un «Ah!» provisoire. Secret sur sa durée. Étonnante gaieté de cœur. Le grand changement—actuellement—serait que je puisse te rire au nez en ayant le cœur net. Ça m’arrangerait pour d’autres raisons. Et puis je n’ai pas du tout envie d’écouter ta musique. Continue, ça m’intéresse, puisque cela m’apporte un rien qui ne me lasse guère, qui m’enchante même. Joie d’aujourd’hui. Joie nue, fidèle à sa médiocre plénitude. Joie de justesse, pas bravade.
A

—5—

A,
Tabou du centre du monde. Le poisson que j’essaie tant bien que mal d’être désire quelque chose ardemment, mais quoi? Curieux, notre goût en commun s’épuise. La semaine campons ailleurs. Le week-end tâchons de rester trop jeunes. Ce soir ou demain? Fontaine de larmes de joie qui n’a rien de vague. Je ne crois pas à un seul mot venant de toi, tu me connais! La bonne tactique? (Ah! La bonne tactique!) La bonne tactique serait de montrer ses vrais sentiments alors qu’on en cherche d’autres. Ta joie tu devrais la danser. Danser ça vient tout seul. Danser avec les pieds; écoute-les danser sans bouger. La tête, apeurée que l’audace se banalise, tient là SON sujet. Mercredi, c’est mon anniversaire, je le fêterai avec tes amis. Viens.
D

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D,
La vie dans son ensemble, dans son bloc, a un certain sens. Tu crois le deviner dans ta chute sur le dos, mais tu fais tout pour te mettre sur le ventre. Le mal? L’idée que l'on construit mieux sur le dos. Sur nos dos, l’hardiesse du tout pour le tout! Notre dernière minute en durera quinze pour que nous puissions nous dire tout et n'importe quoi. Je l'épuiserai. Tu mécouteras.
A

— 7 —

A,
Mes écailles douces d’un gris trop bleu. Tes doigts… plus haut… juste là. Des dorsales sur une peau de lapin, l’élan d’une carpe, la honte en moins. De face comme de profil, ce qui ressort, c’est le rouge plein de mes yeux que tu as crevés, laissant apparents deux trous d’où sortent de petites bulles d’air. Tu dis que je devrais prendre soin de moi. Une prison de plus! Pour les tiennes, je n’en garderai que le principe. En temps ordinaire—j’en dis trop—j’attache de l’importance à un tas de choses concrètes qui reposent sur le hasard et me lient à deux faits: écrire dans tes pensées, gommer les miennes. Un cas particulier? La vipère garrottant ton bras frêle, sûre de son butin. D’abord un bras, puis le deuxième, puis ton cou dressé, aussitôt tes mains tendues, les doigts bien espacés. Les couleurs de tes joues pâtissent de ton effort vain. La vipère est ta prison, ne m’en fais pas grief. J’ai plus de cigarettes.
D

—8—

D,
Hier, j’ai rêvé qu’une femme nue, le pied gauche encore chaussé, allongée sur un divan dans un intérieur décoré de tentures et de tapisseries se tenait juste devant moi. Le bras droit plié était posé sur deux oreillers satinés. Du bras gauche on ne voyait que la main. Le regard était porté vers toi qui la contemplais honteusement. D’un geste brusque, voilant à peine l’humiliation que représentait pour moi toute cette scène, je lui tendais un bouquet de fleurs qu’elle ne daigna ni accepter ni refuser. S’en suivit un silence bâti comme une musique qui ne sert à rien.
A

—9—

A,
Sorcellerie ! Ta signature. Copie de feu follet. Dans ta caverne et au—delà, un dépôt de poussière accumulé en une fable. Double Satan ! Cornes—griffes—queues. Dans la pure tradition, ce quelque chose, comme un gaz sortant de ta bouche et qui au contact de l’air devient pierreux, est l’endroit où vient s’abreuver la meute hurlante. Nous avons épuisé toutes les possibilités de l’art, secoué tous les arbres, rendu moite l’opiat. Assez en peu. Peiné dolent. Lune blâme. Vilenie les pieds joints. Ébranlé avec fracas.
D

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D,
De loin, on dirait un poteau d'où jaillit l’eau. Une histoire qui finit. Partout la vie. Tu ne décides de rien, c’est normal. Il faut tout te dire à peu de choses près. Égarer le réel de ta vue pour que tu n’aies plus qu’à rigoler lentement vers la grille.
A

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A,
Affubla et beau et bon. Pensif d’une pensée qui me plait, à horizon vaste, sans nom. Dans nos dialogues, en sourdine, une plainte que je reconnais dès les premiers souffles, et que j’essaie de détruire aussitôt, comme on brûle ses œuvres de jeunesse pour ne pas y voir l’échevinage malheureux. Dans l’eau: champ de méduses, machines médisantes. Qui vivra minera! J’ai dépêché mon dimanche toujours penché. Quelques notes pour la musique. Avec tout le respect que je lui dois, je ne peux manifester mon soutien qu’à ce qui m’épince, me picore. Notes comparses, amorces d’ode, me lassent. Pariées, elles carieront. Tout aussi important que... Responsabilité... Ce pour quoi... Prises sur elles. La littérature me prend en charge mais je fuis. La lueur même du aucun. En retard ou en avance la journée. La nuit, ni entière, ni dernière. La nuit est toujours nuit de quelque chose, le quelque chose d'un grand gâchis. Effacer les frontières du langage de la nuit (des lieux de paroles comme des poteaux). Opposition pertinente: le jour est un retard de la nuit. La nuit ne se rend jamais.
D

 —12—

D,
Je n’imagine rien. Je ne savais pas, tu comprends. En proie à des pensées fatiguées, je t’écris sans m’arrêter sur les pages d’un roman de gare—je ne me souviens plus du titre. J’écris sur toutes ses pages sans une once de respect; je cours dessus en fuyant tes chiens. Ce roman piétiné, qu’il parle! C’est si dur? Sommeil après la sieste moi aussi.
A

—13—

A,
Je me suis égaré pendant près d’une heure. Volontairement. L’air empestait. Plus je m’égarais, plus il empestait. Alors même que je ne voulais plus m’égarer je ne pouvais que le faire. À dire vrai, je ne savais lequel choisir, si l’égarement si mon chemin. Et puis, à quel moment choisir? Pendant que je marchais, ton rêve du bouquet de fleurs m’assaillit. Je ne me souvenais plus des détails mais du seul moment silencieux où brandissant le bouquet tu restas sans réponses et dus décider entre garder ton bras tendu ou le rabaisser. Pour perdre la partie encore faut-il la jouer. En suis-je sûr? Jouer sans le faire exprès, un jeu où il ne se passe rien. Dans l’eau, je suis moi-même surpris. La chose arrive souvent. Je tombe en douceur mais le silence m’empêche de dormir. Pour ne pas perdre mon unité, je fais semblant. Ce n’est qu’un début.
D

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D,
Je me plais ici. Au début, j’ai eu peur, j’ai pleuré—c’était plus fort que moi sans doute. Je n’étais quelqu’un que quelques fois. Pour les autres fois, je n’en voulais à personne. C’est très différent maintenant. Mes petites habitudes et ses environs. Je pense à autre chose. Pardon.
A

—15—

A,
Ce soir, maintenant, las du mépris que je te porte. C’est moi qui le porte. Je ne peux plus te pleurer. Je te cache quelque part mais où? Nous fûmes misérables, etc., etc. et en cela nous étions en terrain conquis. Pour le reste? «Reste» comme une simple formalité.
D
P.S.: klavier pour piano, melodie pour mélodie.
P.P.S.: Couché sur le dos dans le jardin de P, un arroseur automatique m’envoie de fines gouttelettes d’eau à cadence régulière sur le visage. Captif du spectre lumineux se dégageant de la fine brume en suspens sur l’engin, je ne réalise guère que tout le monde est parti, qu’il fait nuit, que j’ai froid.

—16—

D,
Sur l’une des rives du lac Lan, le clan d’Alôn (en chœur): Oooooona!
Sur l’autre rive, le clan de Nôla (en chœur): Oooooola!
Sur le pont, sous la menace, te traîner en maître et en esclave avant de t’envoyer au fond. La singularité mystique du choix. La moralité jubilatoire de ne choisir ni l’une ni l’autre condition. Tricher avec la langue et dire la pratique qui vise à rester là avec toi et à en payer le prix fort.
A

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A,
L’objet glisse d’un côté à l’autre; la voix d’une arrogance crue, les coussins sociaux sur l’un des côtés. Sur l’autre, la chasse et ses expressions codées, s’entêter, se déplacer chairs et langues mêlées. Altère propre; la force de fuir le grégaire quand bien même il se recompose en moi. Un lieu sans centre—mythe du lieu pur, négatif, à la longue insoutenable. Peint—ça saute aux yeux!—il se prend pour moi.
D

—18—

D,
Tourner mon dos à la forme strictement fonctionnelle de ta beauté parée, faite par l’Homme—à son image. Charme personnel, un dos comme une espèce zoologique non cataloguée. Beauté brève d’un dos tourné, mais que l’on fera fructifier. Crasse de règle ordonnancée, crasse courbe d’une crasse à l’autre, l’une s’intégrant sans mal à l’autre, perdant au demeurant un peu de sa maille. En dos d’âne, poli, je me redresse, exposé nu au regard des choses condamnées à disparaître.
A

—19—

D,
Éternité là. Effort du vivant joyeux, excessif. Objet pendu. Scène accommodée. La recherche à l’issue d’un tort ; sa clarté dans la proposition. Ton roman, je n’ai pas retenu le titre mais des affinités. Deux remarques: 1—Un héros au point mort: très juste. Un héros que l’on identifie à sa manière d’être d’accord. 2—La chute: je ne suis pas doué pour la lire. Par habitude, je ne finis jamais mes lectures, mes phrases.
A

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A,
Retiré du monde je retrouve ma technique. Tu m’as fait remarquer, au sujet du roman, une fois de plus, que je ne tiens pas le héros que je croyais. Héros court, circonspect, se portraiturant en univers calme des autres. Héros sourd—S dur? S doux? Souveraineté du choix. Miséricorde sémantique, libre, sans opposition. Pardon générateur de sens ou délit qui défait la langue.
D

—21—

D,
Mana! Grande angoisse. Angoisse du mieux en mieux. Un problème de création: raté mais bien accueilli. Des difficultés de toutes sortes. Des paresses aussi. Refus de lire. Savoir comment refuser. Puis non, fut-ce à l’insu d’un certain nombre d'autres savoirs. Mon souci? Goûter puis jouir du refus couplé d’une vitalité désespérée.
A

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A,
Moi—Là !
Toi—Quoi?
Moi—(Faussement fort en prolongeant le «à») Là !
Toi—(Faussement fort en prolongeant le «oi») Quoi ?
Moi—(Faussement haut et fort, dire n’importe quoi sans vouloir être clair)
Toi—(Faire un signe d’approbation de la tête en n’ayant de fait rien compris)
Moi—(Souligner ce rien n’importe comment)
Toi—(Souligner ce n'importe comment n'importe comment. Reprendre la marche lentement en regardant à moitié devant)
Moi—(Faire un signe pour que tu t’arrêtes, un autre pour que tu comprennes que je vais te rejoindre)
Toi—(Commencer à courir droit devant, d'abord lentement, puis de plus en plus vite. Pendant l’accélération, laisser tomber quelque chose par terre)
Moi—(Traverser la rue imprudemment et ramasser ce quelque chose)
Toi—(Disparaître)
Moi—(Regarder de près le quelque chose ramassé. Le jeter au pied d’un arbre. Ne plus chercher à te rattraper)
Toi—(Dans ta course effrénée, des pensées dari dari daraaaa)
D

 

Antonio Contador