6 bourrelets

Nathalie Quintane

  • U+1F453-010

    Lunettes

  • 🐈👓 Lynx Optique

    Logotype

  • s.n. [Lynx Optique]

    Impression noire, 4 × 2 cm

  • Annuaire de l’Essonne, p.339

    1980

En Espagne, il y a un mot pour dire les bourrelets, qui n'est pas un mot espagnol. Mettons que l'exposition (sa visite) commence comme ça (son démarrage), sur un mot exotique, par une idée de bourrelet. Si le mot d'ailleurs est exotique pour nous, il ne l'est pas pour eux, bien sûr. Et quand le mot est exotique pour eux, il ne l'est pas pour nous—ainsi, en Espagne, «bourrelet» peut se dire «michelin» (avec l'accent espagnol), à cause de ou grâce au célèbre Bibendum, figure emblématique de la marque de pneu célèbre, propulsée vers la cotation en bourse via la fortune née de la constatation que rouler sur de l'air est bon, c'est-à-dire profitable.


J'ai longtemps pensé que les Japonais n'avaient pas d'humour, idée reçue infirmée par la vision du manga animé GTO (Great Teacher Onizuka), dont le héros est un jeune yakusa à la face plastique qui veut absolument se faire embaucher comme prof pour avoir accès aux petites culottes des lycéennes. Futomomo est, pour nous, à l'écoute, un titre amusant, mais ça ne saurait suffire à nous motiver pour voir une expo ou écrire un texte sur une expo que nous aurions vue, surtout en banlieue, Brétigny-sur-Orge étant, depuis Paris, bien plus exotique que Futomomo (mais comme j'habite à Digne-les-Bains, en ce qui me concerne, le problème ne se pose pas, tout au moins dans ces termes).


Admettons qu'au Japon, Futomomo est un terme technique, dans cette idée que les Japonais auraient eu, avant nous, une approche technique de la sexualité, l'extrême attention se logeant dans la façon de faire un nœud compliqué plutôt que dans la concentration au moment de l'acte, de manière à ce qu'une porte qui claque et même un tremblement de terre ne vous perturbe pas, eh bien, Futomomo-l'exposition brouille un peu tout ça dans de la matière fixe (une admirable araignée, des hommes très loin dans des toiles, des tentures, pendues ou à plat, une entre-cuisses seule, des odeurs en boîte de crustacés ou de poissons, un matelas de squat, des foulards de fripes, un clown au bord d'une table de bistrot) ou filmée (une danse, non d'ameublement, mais à propos de meubles), c'est-à-dire qu'au final, tout ça n'est ni vraiment technique, ni vraiment sensuel.


Un art, technique et sensuel (l'art de Bibendum) suffirait-il à mener le public avec autant d'automatisme que les chefs d'œuvre de la collection Frouchtine à la fondation Mormon? Je n'ai pas la réponse à cette question—aussi bien, je ne me la pose pas. D'aucuns protesteront: mais si! c'est technique! et c'est sensuel! Technique et Sensuel sont des starters à la demande; Artisanal est, à la demande, rassurant et justifié (on n'en aura jamais fini, à raison, avec la justification de l'art quand il est notre contemporain). Mais ce qui reste, à la fin, c'est que ça gêne.


L'araignée, comme toute araignée qui se respecte, fait un peu peur; les hommes lointains sont étranges; les tentures sont malaisantes, l'entre-cuisses est terrible; matelas et foulards sont bizarres; et ces hommes dansent la destruction longtemps retenue des meubles, de leurs propriétaires, de la maison de ces propriétaires, et du pays tout autour: ils dansent la fin des États-Unis.


Euphémisons à présent la gêne en commençant par les mots: c'est insolite, c'est curieux, c'est étonnant, il s'agit de notre relation, insolite, étonnante et curieuse, sensuelle et technique, aux objets, à nos objets. Comme on sait, les objets finissent toujours par se retourner contre nous, ce qui signifie que c'est nous qui nous sommes d'abord retournés contre eux. Ils n'ont plus aucune importance, on les jette dès qu'achetés, on les conçoit jetables ou faussement réparables. Je viens de passer deux heures à démêler des câbles vieux de vingt ou dix ans dont la moitié ne correspondait plus de mémoire à aucun appareil. On peut toujours tenter d'en élire quelques-uns à séduire (des objets d'art, par exemple), ils nous renverront leur malaise.


Nathalie Quintane (2019)