Les meubles

Louise Aleksiejew

  • U+1F453-012

    Lunettes

  • [Atol 👓] OPTIQUE-PHOTO

    Logotype

  • s.n. [Optique Photo]

    Impression noire, 1,3 × 0,5 cm

  • Annuaire de l’Essonne, p.339

    1980

Quelqu’un dessine les meubles des Sims. Quelqu’un a pour métier, se lève le matin, pour dessiner des meubles virtuels, qui viendront remplir des maisons virtuelles au sol quadrillé virtuel, et servir à des personnages virtuels dans leur vie quotidienne virtuelle: le réfrigérateur EconoCool, les toilettes Peinard des frères Bidet, le lit pour bébé Boitagoss. Sur des plateformes de téléchargement autorisées par EA Games, des amateur·rices augmentent ce catalogue officiel d’assortiments de chaises, de tables, de bureaux et de lits de leur fabrication—leur facture est parfaite, la 3D chiadée, mais leur modernité jure avec l’identité loufoque des premiers jeux.

Quelqu’un a dessiné mes meubles. Les bibliothèques noires (l’épaisse, la mince), le marchepied pliable, le bureau compact, les casiers vissés sur l’intissé des murs, le lit depuis lequel j’écris, la table de chevet en bois customisée à la laque turquoise (le pot disait: lagon), la panière à linge, l’armoire aux portes mal branlées… Jusqu’à la psyché pendue à cette armoire, les embrasses de rideau reliées par des filins d’acier, et chacun des cadres dépareillés qui ponctuent l’espace, tout a été dessiné. La poignée de ma fenêtre, le bouton de mon radiateur, même, quelqu’un les a dessinés.

Mon étagère s’appelle Billy, mes futures chaises Kathia. Mais j’ignore le nom des personnes qui, les premières, ont tracé leurs silhouettes sur une feuille de papier. Je ne sais rien de l’affection, de l’indifférence ou du dégoût qu’elles portaient à ces dessins, devenus cahiers des charges d’une chaîne de production, puis d’une chaîne de montage, puis mes meubles.

J’aimerais dessiner des meubles. J’en ai un dans la tête, qui partirait de l’entrée de ma chambre, s’élèverait en colonne jusqu’au plafond, intégrerait une table de chevet et l’espace vacant pour contenir une lampe, se poursuivrait au-dessus de mon lit, se couderait pour changer de mur, et s’interromprait au bout du L. C’est finalement l’hypothèse d’une solidarité entre tous les meubles déjà présents, dont l’occupation des interstices augmenterait considérablement la capacité de rangement. Il n’y aurait plus besoin de pivoter les livres pour les presser dans les fentes des bibliothèques; on pourrait en lire tous les titres d’un coup sans renverser la tête.

C’est aussi l’idée de l’«unité diversifiée de rangement avec boîtes aux lettres incorporées» conçue en 1996 par Joey Tribbiani dans Celui qui bricolait. Mobilisant son temps, sa bonne volonté et la patience de son colocataire, il construit un meuble qui finit par s’avérer trop large pour l’espace du salon qui l’accueille, barrant l’accès aux deux chambres. Il restera en place toute une saison, jusqu’à ce que Joey s’y enferme afin de démontrer à un inconnu qu’il est suffisamment grand pour le contenir (se faisant au passage cambrioler le reste du mobilier de l’appartement). Un an plus tard, à l’occasion du traditionnel épisode de Thanksgiving, c’est au tour de Chandler de se confiner dans une caisse, pour se faire pardonner une aventure avec la petite amie de Joey. Le premier meuble a clairement été acheté dans un grand magasin, en attestent les rangées de trous destinés à régler la hauteur des étagères; la caisse, elle, a dû être récupérée par la production parmi les emballages des éléments de décor. J’aime l’idée qu’il a fallu, à un moment donné, se munir d’un ruban mesureur pour s’assurer que les corps de Matt LeBlanc et Matthew Perry logeraient bien dans les deux meubles. J’imagine les acteurs désamorcer l’angoisse du cercueil avec quelques vannes bien taillées. Hauteur, profondeur, largeur; l’assistant·e fait un signe de la main, comme en plongée: ça rentre.

J’ai dessiné un meuble. Ça ne rentrait pas. Le bureau, réalisé en 2016 à l’aide de Xavier Leprettre, technicien ébéniste, contenait une bibliothèque intégrée. J’entendais l’utiliser ensuite dans l’appartement que j’allais trouver en région parisienne, mais j’avais fixé toutes les planches à la colle à bois. Ça ne se démontait pas, ça ne rentrait pas dans la voiture: j’ai donné le bureau. Quelques mois plus tard, dans l’appartement que j’ai trouvé en région parisienne, je fabrique sans la dessiner une porte pour contrôler l’accès à ma chambre, installée dans le salon selon l’usage en vigueur dans les colocations. Ça rentre trop. Je rembourre de papier bulle sur plusieurs millimètres. Je scotche. Ça tient. Une gouttière de mousse bleue permet de faire glisser la porte sans rayer le plancher.

Ce qui ne rentre ni trop ni trop peu, mais qui s’adapte parfaitement à l’environnement, ce sont les rideaux de Vanessa Dziuba. Je les ai découverts chez elle, car ils n’existent nulle part ailleurs que chez elle: ils sont bleus et verts, façonnés de larges bandes de tissu assemblées entre elles. Elle les a probablement réalisés sur place: pensés dans l’escalier, esquissés au bureau, mesurés, piqués et coupés au sol, cousus sur la table de la salle à manger. Ils sont aux dimensions des fenêtres de son atelier-logement: hauts, fonctionnels. Ils sont aux couleurs de son travail: du bleu et du vert qu’elle utilise dans ses peintures.

Pendant près d’un an, ma mère a entreposé ses bijoux (boucles d’oreilles et colliers) sur une coiffeuse orange, bleue, verte. Les trois couleurs de ce meuble correspondaient à trois modules de bois encastrés les uns dans les autres. Trois colonnes qui, quelques mois plus tôt, étaient les socles de trois céramiques orange, bleue, verte présentées dans une exposition collective à l’Abbaye aux Dames de Caen. Motivée par la nécessité de rationaliser l’espace et la recherche d’un mobilier approprié pour ses accessoires, ma mère a déplacé les socles dans la chambre parentale pour les investir d’une nouvelle mission—les mobilisant. J’ai laissé faire, amusée par le culot de la situation (elle ne m’avait pas prévenue), son ironie (je voulais que ces objets débordent leur rôle scénographique pour appartenir pleinement à la sculpture) et bien contente que ce recyclage m’assure un stockage gratuit (merci Maman).

L’étymologie même des meubles veut qu’on les déplace. D’où des détournements communs (le lit, comme une étagère couchée, accueille tout ce qui ne trouve pas sa place le long des murs), insolites (le bureau se fait, le temps de quelques traits de scie sauteuse, établi), pragmatiques (le marchepied classifie, marche par marche, les paires de chaussures). La chaise, elle, est combinatoire: support de fitness, escabeau, semainier vestimentaire. D’autres meubles n’existent que provisoirement: Laura Porter fait rouler un disque de verre en direction de deux plaques de métal pliées en équerres pour construire une coffee table; des briques et des planches s’adossent au mur en une étagère précaire mais infinie.

Cette instabilité provoque du fantasme. J’ai le souvenir heureux de week-ends adolescents passés à réorganiser l’espace de ma chambre, déplaçant mes meubles jusqu’à en trouver la bonne combinaison, conciliant lumière du jour, fluidité de la circulation et équilibre des masses. Au moment de m’endormir dans le lit réorienté, je découvrais un point de vue que je ne connaissais pas sur cette pièce que je connaissais tant, et quelques jours durant, jusqu’à ce que l’habitude s’installe, c’était comme dormir dans une photographie trouvée.

Plus jeune encore, en vacances pour une huitaine chez mes grands-parents, dormir dans cette pièce qu’on appelait le petit bureau et qui avait logé ma mère avant moi me faisait oublier la disposition de ma propre chambre dans la maison familiale. Toute projection mentale était vaine: la chambre provisoire avait remplacé, dans mon esprit, les plans de celle qui m’attendait chez mes parents. Cette amnésie me gonflait d’excitation, comme pouvaient le faire le souvenir d’un billet oublié dans une poche de pantalon ou l’approche de l’heure du goûter: bientôt, je retrouverais mes affaires. Je fis bientôt un jeu de cette anticipation jubilatoire, cherchant à reconstituer mentalement la cartographie de ma chambre et m’interrompant dès que commençait à poindre trop précisément la silhouette d’un meuble.

De ces expériences d’accommodation rendues inatteignables par l’âge, je n’ai gardé qu’une habitude, celle de sacraliser les retours de voyages. Car le déracinement a perdu aujourd’hui ses effets enchanteurs; dans les chambres que je loue dans la Vienne lors de mes déplacements professionnels, le sommeil s’abat sur moi comme une hache. Les rêves qui m’embarquent alors sont empreints d’un sentiment d’égarement si pénétrant qu’il nécessite deux réveils pour m’en défaire: le premier consiste à ouvrir les yeux; le second, à reconnaître autour de moi le miroir en fer forgé, la penderie vide et la documentation de l’office du tourisme bizarrement encadrée à la manière d’une photo de famille. Autant de signes qui me rappellent que je ne suis pas chez moi, mais dans un appartement pictavien à trente-six euros la nuit, assez mal isolé pour que j’entende les ronflements de mon voisin de l’autre côté du mur.

Ces meubles qui m’entourent ne sont pas les meubles des autres, des meubles vécus, mais un décor choisi par un·e hôte·sse dans un catalogue, sur une double-page intitulée urban daydream ou casual romantic. Tout est gris, en bois clair ou en métal poudré, d’une facture médiocre qui passe bien à la photographie. Les draps sont piquetés de strass. Dans un autre appartement de ma fréquentation, c’est clairement la couleur qui détermine l’ameublement: la table, le plateau en plastique, les tasses, les manches des couverts, les bibelots dépareillés, les torchons, les napperons sont vert d’eau. Sous cette appellation aquatique, toute une palette de nuances, et autant de fausses notes, puisque ma logeuse a acheté les meubles et leurs objets à des moments différents, dans des enseignes différentes, à partir du souvenir qu’elle se faisait de cette couleur.

Je reçois une lettre. Ou plutôt, ce personnage à qui j’ai donné mon apparence physique et le prénom de Gaïa, le pseudonyme que j’attribue à mes avatars de jeux vidéo, reçoit une lettre. C’est l’Académie des Joyeux Décorateurs, qui me félicite de mon bon goût, et me récompense d’un goodie à l’effigie de son logo: «AJD». Les collections de mobilier d’Animal Crossing sont elles aussi déterminées par leurs styles, leurs thèmes et leurs couleurs (quelqu’un a dessiné ces meubles). Collectionner les parures complètes et les agencer selon les principes révisés du feng shui permet de gagner des points. Les points mènent à des lots, voire des trophées, qu’on peut alors exposer parmi sa douzaine de meubles en bois bleu, en rotin ou en forme de pommes. Pour ne pas troubler la cohérence de la pièce, on ne le fait pas.

Il suffit d’appuyer sur le bouton Y, dans la dernière version du jeu, pour ranger le mobilier dans ses poches. Elles sont visiblement assez larges pour loger une machine de musculation et une cabine de douche sans déformer le vêtement qui les contient. On trouve une fonctionnalité semblable dans Les Sims 4, grâce à un inventaire dans lequel il est possible de stocker objets jouables et éléments de décor. Des objets réunis par le site web TV Tropes, parmi d’autres dispositifs fantastiques, sous le nom de Bag of Holding, tels que les sacs de Mary Poppins et d’Hermione Granger, la poche de Doraemon ou encore le pantalon du Mask, ancrent dans la culture populaire un certain fantasme du rangement illimité. Je me surprends parfois à envier ce super-pouvoir. Les déménagements se feraient en un unique voyage, épargnant le dos et les bras des ami·es tout comme les carres fragiles du mobilier; le ménage hebdomadaire n’aurait plus d’angle mort, ces coins de crasse composite où s’agglutinent les pelotes de poussière, de cheveux et de peau morte; mises en quarantaine, les punaises de lit crèveraient toutes seules au bout d’un an, privées de corps à harceler.

Sur les murs désormais nus, le soleil aurait dessiné les meubles.

 

Louise Aleksiejew (2020)

Invitation réalisée à l'occasion du cycle Esthétiques de l’usage, usages de l’esthétique, premier mouvement: l’artifice