Au-delà des angles du champ

Etienne de France

  • U+0052-001

    Lettre maj. latine R

  • BRETIGNY

    Titrage

  • s.n.

    Impression noire, 1,7 × 1,6 cm

  • La Gazette de l'Île-de-France

    13.12.1966

Dans notre contexte actuel où les fragilités sociales, économiques et écologiques s’intensifient, les idéologies de «nature» perpétuent une forme d’anthropocentrisme et sanctuarisent nos relations à la nature et à l’environnement, engendrant, sous l’égide de concepts tels que «le progrès», des hiérarchies, des catégorisations et des jugements moraux. La nature se trouve ainsi mise au service des activités humaines et n’est pas pensée comme une partenaire vivante et co-active, aux dynamiques propres auxquelles il pourrait être laissé la possibilité de jouer leur rôle. La notion d’artifice telle que Clément Rosset la développe en 1973 dans son ouvrage L’Anti-Nature—point de départ du cycle «Esthétiques de l'usage, usages de l'esthétique, premier mouvement: l'artifice», dans lequel s’inscrit cette résidence—permet de contester ces ordres moraux et idéologiques pour les relations multiples de fabrication mutuelle et d’imbrication entre mondes humains et non-humains. L’artificialité apparaît dès lors comme un outil pour se défaire de cette distance séparant les concepts de nature et de culture, permettre de repenser de façon pluridisciplinaire et multidirectionnelle nos rapports au végétal et envisager un projet collectif à la croisée de l’art et de l’agriculture. Dans le cadre de ce projet, le paysage sera notre artifice.

Le paysage, en tant qu’accumulation de strates, de traces et d’activités humaines, peut ainsi nous renseigner sur l’histoire d’un territoire. Comme le souligne Gilles Clément, «il n’y a pas de paysage sans société humaine. Le paysage n’existe que par la société». Aussi le paysage permet d’envisager une réflexion sur ce qui constitue un lieu, sur la manière dont on l’habite et les activités qu’on y développe, sur les futurs qu’on y projette et qu’on y bâtit. Rejetant l’opposition entre esthétique et usage, nous souhaitons ici approfondir les liens entre agriculture et transformation du paysage, deux éléments marquants de l’histoire locale de la région naturelle du Hurepoix dans laquelle le projet s’inscrit. Les fouilles archéologiques témoignent en effet de l’importance agricole du site de Brétigny-sur-Orge et de ses environs dès l’ère néolithique et gallo-romaine, et l’exemple de la ferme et du fief de Maison Neuve du Moyen-Âge au XVIIIe siècle et sa transformation par Lucien Clause au tout début du XXe siècle montrent localement la longue présence de l’agriculture. Si l’urbanisation progressive des années 60 et 80, avec la construction de grands ensembles a transformé le paysage en un tissu périurbain plus ou moins dense et continu, l’histoire agricole du territoire demeure présente dans la toponymie et à travers les activités locales, se renouvelant via des projets actuels tels que, par exemple, Fermes d’Avenir sur l’ancien site du Centre d’Essais en Vol.

À travers ce projet, il s’agira de mettre en regard l’histoire du paysage local, les activités qu’il a accueillies, avec un projet présent, en devenir, l’accompagnement de la création d’une ferme pédagogique de permaculture sur le site du Bois l’Abbé à Epinay-sur-Orge, un HUDA (Hébergement d’Urgence pour Demandeurs d’Asile) EMMAÜS Solidarité. Cela afin d’imaginer collectivement des manières d’habiter le territoire. La permaculture cherche à concevoir des installations humaines harmonieuses, durables, résilientes, économes en travail comme en énergie, à l’instar des écosystèmes naturels. Ses concepts de design reposent sur un principe essentiel: positionner au mieux chaque élément de manière à ce qu’il puisse interagir positivement avec les autres. Constituée de différentes activités et gestes, la permaculture apparaît comme un mode de vie, où les mondes du vivant cohabitent en harmonie.

Accompagné de l’artiste, un groupe de résidents de l’HUDA partira à la rencontre de différents partenaires et interlocuteurs (agriculteurs, chercheurs, écologistes, etc.) afin de nourrir le projet de la ferme pédagogique de ces dialogues et de tisser à son entour un réseau d’échanges de savoirs et de compétences leur permettant de l’inscrire pleinement dans le tissu local et d’y devenir de véritables acteurs. L’ensemble de ces recherches collectives permettra de construire un projet d’œuvre pluridisciplinaire et communautaire mêlant art, végétal, usages et agriculture.

 

Ce projet est élaboré en collaboration avec l’Association Champ Récits et EMMAÜS Solidarité—Centre d'Hébergement d'Urgence (CHU) Bois L’Abbé à Epinay-sur-Orge. Cette résidence bénéficie du soutien du département de l’Essonne et du Service du Développement et de l'Action Territoriale de la Drac Île-de-France.

Etienne de France (né en 1984, Paris) est un artiste plasticien vivant actuellement à Paris, France. Diplômé d’une licence en Histoire de l’Art et Archéologie de la Sorbonne Paris 1 (2002-2005), il a complété ses études avec un Bachelor en Arts Visuels à l’Académie des Beaux-Arts de Reykjavik en Islande (2005-2008). Déployant sa pratique artistique de façon pluridisciplinaire et fragmentaire, il explore les relations entre les concepts de nature et de paysage. À travers les domaines des sciences et de l’architecture, Etienne de France crée des œuvres en utilisant divers supports tels que la vidéo, l’écriture, la photographie, la sculpture et le dessin. À partir d’un questionnement sur le paysage en tant qu’espace d’imaginaire et d’émancipation, il élabore des formes fictives et narratives. Son travail a été présenté à l’occasion de différentes exposition personnelles, telles que «From the Green Vessel» (Te Whare Hera Gallery, Wellington, Nouvelle Zélande, 2016) et «The Vessels» (École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-La Villette, Paris, 2015), et par de nombreuses institutions en France et à l’international, parmi lesquelles, la Biennale des nouveaux médias (Santiago du Chili, Chili), LACE (Los Angeles, Etats-Unis), ArtBo (Bogota, Colombie, le Musée de l’Art Brésilien (São Paulo, Brésil), le Centre international d’art du paysage Île de Vassivière et le Domaine de Chamarande.